Jack Siemiatycki, l'épidémiologiste qui a contribué à la mise en échec des compagnies de tabac

Jack Siemiatycki, chercheur au Centre de recherche du Centre hospitalier de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche Environnement-Cancer Guzzo de la Société de recherche sur le cancer en partenariat avec l'Université de Montréal. C'est la science qui a fait pencher la balance. Le témoignage de l'épidémiologiste Jack Siemiatycki, chercheur au Centre de recherche du CHUM et professeur à l'École de santé publique de l'Université de Montréal (EPSUM), a été décisif dans le jugement historique contre trois géants du tabac.

Le 27 mai dernier, la Cour supérieure du Québec a condamné Imperial Tobacco, Rothmans, Benson&Hedges et JTI-Macdonald à payer 15 milliards en dommages punitifs et moraux à des fumeurs et ex-fumeurs québécois.

 

Cette victoire a été remportée en partie grâce à Jack Siemiatycki, qui a agi à titre de témoin expert pour les victimes du tabac dans ces deux recours collectifs. Le chercheur a développé une nouvelle approche pour répondre à la grande question du juge Brian Riordan dans ce procès : pour combien de personnes atteintes de certaines maladies liées par le recours collectif, soit le cancer du poumon, le cancer de la gorge et du larynx ainsi que l'emphysème «est-il plus probable qu'improbable» que le tabagisme soit la cause de ces maladies?

«Nous avons présenté une nouvelle façon de calculer le nombre de cancers causés par la cigarette, selon laquelle plus de 90% des cancers du poumon peuvent être légalement attribuables au tabagisme», fait valoir Jack Siemiatycki, chercheur au CRCHUM et professeur titulaire à l'École de santé publique de l'Université de Montréal (ESPUM).

On sait déjà que le tabac provoque ces maladies. La dose fait le poison, selon le célèbre adage du médecin Paracelse. L'originalité de l'approche de Jack Siemiatycki a été de calculer quelle est la dose critique, et combien de malades au Québec dépassent ce seuil de preuve.

Il a utilisé le concept de «paquet-année» pour déterminer combien de cigarettes il faut fumer pour courir un risque supérieur à 50% de contracter une maladie causée par le tabagisme. Un paquet-année équivaut à fumer un paquet de 20 cigarettes par jour pendant un an (ou moins sur une plus longue période), soit un total de 7 300 cigarettes. Selon le témoignage et les calculs de Jack Siemiatycki, pour un fumeur diagnostiqué avec le cancer du poumon, il faut avoir fumé 5 paquets-années, ce qui équivaut à 36 500 cigarettes, pour qu'il soit «plus probable qu'improbable» que le tabagisme soit responsable de la maladie. Par la suite, il a estimé combien de patients cancéreux dépassent ce seuil critique et pourraient être légalement imputables au tabac. Il est arrivé à la conclusion que 90% des cas de cancers du poumon au Québec peuvent être considérés légalement imputables au fait de fumer. Sur cette base, des dizaines de milliers de victimes québécoises pourraient revendiquer une indemnisation.

Après un procès de deux ans et demi et 17 ans de procédures judiciaires, le juge a donné raison aux victimes du tabac. Les cigarettiers et leurs experts faisaient valoir que les fumeurs et ex-fumeurs sont responsables de leurs problèmes de santé parce qu'ils connaissaient les risques du tabac. La Cour a plutôt conclut qu'Imperial Tobacco, Rothmans, Benson&Hedges et JTI-Macdonald ont fait passer leurs profits avant la santé de leurs clients.

Malgré les témoignages de cinq experts américains retenus par les compagnies pour contrarier et discréditer le travail de Jack Siemiatycki, dans son volumineux jugement de 276 pages, le juge Brian Riordan a exprimé sa pleine confiance dans l'analyse du scientifique. Il a utilisé les calculs novateurs de Jack Siemiatycki pour déterminer le montant des indemnités à verser. «Son témoignage a été central pour les victimes du tabac. C'est un très bon exemple de la science au service du grand public», conclut Pierre Fournier, doyen de L'École de santé publique de l'Université de Montréal (ESPUM), professeur au Département de médecine sociale et préventive de la Faculté de médecine et chercheur au CRCHUM.

Les compagnies de tabac entendent porter la cause en appel. Quoi qu'il advienne, cette décision devrait faire jurisprudence partout dans le monde, en grande partie en raison de cette approche novatrice d'estimation des risques pour la santé.

À propos de Jack Siemiatycki

Jack Siemiatycki est chercheur au Centre de recherche du CHUM (CRCHUM), professeur titulaire, Médecine sociale et préventive à L'École de santé publique de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche Environnement-Cancer Guzzo de la Société de recherche sur le cancer, en partenariat avec l'Université de Montréal. Ses travaux sur la nouvelle méthodologie présentée en cour pour quantifier le nombre de cancers du poumon ont été subventionnés par cette chaire de recherche, ainsi que par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Par le passé, Jack Siemiatycki s'est illustré également par ses études sur les causes de cancers en milieu de travail et les risques de développer un cancer du cerveau avec l'usage des téléphones cellulaires.