Indiana Jones à Côte-des-Neiges

  • Forum
  • Le 5 juin 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

En 5 secondes

L’école de fouilles de l’UdeM tente d’exhumer la ferme ayant appartenu au médecin et politicien québécois Pierre Beaubien (1796-1881).

Les étudiants Tiziana Gallo, Marie Schall et Vladimir Molina participent au stage de l’École de fouilles en archéologie historique 2015. Photo : Amélie Philibert.Brad Loewen lit la signature du temps sur chaque clou rouillé extirpé des entrailles du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, où se tient ce printemps l'école de fouilles du Département d'anthropologie de l'Université de Montréal.

 

«Le clou que vous voyez a été fabriqué à partir d'une plaque de métal et date donc de l'époque industrielle, entre 1820 et 1880. Celui-là, par comparaison, a été façonné à la main et est considérablement plus vieux.»

À cet endroit, on a répertorié jusqu'à maintenant 4112 objets exhumés par l'équipe d'apprentis Indiana Jones et au moins autant d'artéfacts qui attendent d'être dénommés dans le répertoire informatisé. Il s'agit de fragments de poterie, de pièces de quincaillerie et d'objets de la vie courante à l'époque où le quartier Côte-des-Neiges était un grand pâturage drainé par un ruisseau provenant du mont Royal. Pièce étonnante, une perle de verre de fabrication européenne a été découverte et témoigne des relations entre les Amérindiens et les colons français au 17e siècle.

Sous nos pieds se trouvent au moins quatre siècles d'occupation humaine et Brad Loewen, qui dirige les opérations, souhaite mettre au jour les vestiges de la ferme Beaubien, qui a accueilli des familles d'agriculteurs au 19e siècle. «Nous savons que l'habitation était située dans les environs de ce site mais où exactement? C'est ce qui reste à préciser», explique le professeur d'archéologie.

Avant le début des excavations, entreprises avec l'aval de la Ville de Montréal, qui finance les travaux, on a examiné attentivement le site. Les chercheurs ont pu superposer de nombreuses cartes topographiques datant de différentes époques. Les recherches archéologiques, à une semaine de la fin des fouilles pour 2015, n'ont pas permis de déterminer l'emplacement exact de la ferme. De nombreuses traces du passé ont été relevées, mais pas celles de fondations ou de murs.

Une école en plein air

Quoi qu'il en soit, le volet pédagogique de ces fouilles porte ses fruits. Esther Bourdages, étudiante au baccalauréat en anthropologie, effectue son premier stage d'archéologie sur le site à l'ombre de la tour de l'UdeM. Elle a sorti de terre un fourreau de pipe en argile noire, une rareté. «C'est ce que j'ai découvert de plus intéressant jusqu'à maintenant. Un seul autre objet de cette nature a été documenté dans le passé», raconte-t-elle au cours d'une interview dans un carré de fouilles, truelle à la main.

Les archéologues ont déterré de nombreux morceaux de pipes en terre cuite. Quand ces pipes se brisaient ou fonctionnaient mal, on les jetait dans la nature. «Nous avons surtout retrouvé des pièces de porcelaine datant des 18e et 19e siècles. Nous pourrons documenter la vie quotidienne des agriculteurs de cette époque», mentionne Justine Bourguignon-Tétreault, superviseure des fouilles et étudiante à la maîtrise au Département d'anthropologie. Elle a beaucoup travaillé à l'ancienne école de fouilles, qui s'est tenue pendant 13 ans à proximité du Musée Pointe-à-Callière.

Le site actuel, dont la terre est creusée durant cinq semaines par 10 étudiants stagiaires débutants, a l'avantage d'être demeuré intact depuis près d'un siècle et demi, en 1854, quand on en a fait un cimetière. Mais la clairière où les recherches se concentrent, une zone inondable, n'a pas reçu de sépultures. On y a cultivé des céréales après que les colons eurent coupé la forêt, vers 1698. L'étudiante montre un endroit où l'on a manifestement enfoncé un poteau de bonne dimension, ce qui indique un aménagement du territoire.

Brad Loewen ajoute que les labours ont rendu le travail de datation plus difficile. «Des objets qui auraient dû se trouver dans les couches supérieures ont été profondément enfouis sous l'action de la charrue; inversement, d'autres artéfacts ont été remontés à la surface», commente M. Loewen en pointant la couche du bout de sa truelle.

Plusieurs vestiges amérindiens ont été découverts à Montréal, notamment au site Dawson, considéré par certains comme le village iroquoien de Hochelaga, rue Sherbrooke, et il ne serait pas impossible d'en repérer ici, mais le premier objectif demeure de localiser la ferme Beaubien. Le professeur Loewen espère pouvoir reprendre les recherches l'été prochain, si la Ville le veut bien.