La teinte des lèvres permet de reconnaître le sexe des visages

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  • Le 8 juin 2015

  • Dominique Nancy

En 5 secondes

Un chercheur met au jour les processus perceptifs liés à la reconnaissance sexuelle des visages.

Nicolas Dupuis-Roy a démontré pour la première fois que les informations chromatiques dans la région de la bouche sont extraites très rapidement afin de catégoriser le sexe des visages. Photo : Amélie Philibert.Le contraste entre la teinte des lèvres et celle de la peau permet d'établir rapidement le sexe d'une personne. Le cerveau analyse aussi la réflexion lumineuse de la zone des yeux, qui livre beaucoup d'informations mais nécessite plus de temps pour être interprétée.

C'est ce que démontre une étude menée par Nicolas Dupuis-Roy sous la direction du professeur Frédéric Gosselin. Le diplômé du troisième cycle en psychologie de l'Université de Montréal apporte des preuves solides de cette théorie dans sa thèse déposée en février dernier.

Le chercheur a recueilli sur Internet 300 images de visages caucasiens de personnes des deux sexes ayant été photographiées de face. Certaines des femmes étaient maquillées, mais les hommes étaient tous rasés de près. Aucun des autres signes de genre comme l'habillement et les bijoux n'était visible.

«Plusieurs recherches effectuées sur le sujet comportent des limites quant à leur validité. Des chercheurs ont évalué les stratégies d'extraction de l'information à partir de photos non réalistes. D'autres ont déterminé d'avance les régions faciales d'intérêt ou ont eu recours seulement à des photos en noir et blanc», signale Nicolas Dupuis-Roy, qui a pris soin d'éviter ces biais méthodologiques.

«Ce visage est-il celui d'un homme ou d'une femme?» C'est à cette question qu'une centaine de sujets ont dû répondre. Ceux-ci ne percevaient que des fragments de chaque visage. À l'aide de la technique bubbles, le contenu chromatique (la couleur) et achromatique (les tons de gris) des photos était échantillonné aléatoirement pendant 200 millisecondes, ne laissant paraître qu'une portion de l'information visuelle à chaque moment. Cette méthode permet de savoir précisément quelle région faciale compte dans la réalisation de la tâche et quand l'information est retenue par le cerveau.

Les analyses révèlent que les renseignements achromatiques dans la région comprenant les yeux et les sourcils et l'information chromatique dans la région de la bouche sont les plus importants pour reconnaître le sexe des visages. Les données en couleurs de la région de la bouche sont isolées très vite par le cerveau, soit à peine 12 millisecondes après la présentation du visage!

«L'information contenue dans cette zone se situe dans l'axe chromatique rouge-vert, précise Nicolas Dupuis-Roy. Or, le contraste entre les lèvres et la peau est plus prononcé chez les femmes que chez les hommes, car la teinte de leur peau contient généralement moins de rouge et donc davantage de vert. Ce contraste est perçu par notre cerveau comme une caractéristique plus féminine.»

Ces deux visages ne se distinguent qu'en fonction de leurs distances interattributs : le visage de gauche affiche des distances interattributs masculines alors que celui de droite présente des distances interattributs féminines.

Un avantage adaptatif?

En général, les participants ont mieux réussi dans le traitement des visages en couleurs que dans celui des photos en tons de gris. Selon le chercheur, il est probable que «la couleur facilite le traitement à la fois en amplifiant le signal de basses fréquences spatiales et en ajoutant plus d'informations sexuelles».

La performance du cerveau en présence d'indices chromatiques serait possiblement un avantage adaptatif lié à la sélection naturelle. «La rougeur des lèvres pourrait être associée à une meilleure santé cardiorespiratoire et à un taux plus élevé d'estrogènes, des renseignements utiles pour la reproduction», note M. Dupuis-Roy. Qu'advient-il lorsque l'information chromatique n'est pas disponible? Le cerveau s'arrête quand même à la bouche, mais il passe vite aux régions oculaires.

Le chercheur n'exclut pas la possibilité que d'autres régions faciales (notamment le contour du visage, le nez et le menton) soient utilisées afin de qualifier le genre des personnes. Mais ces régions semblent avoir une importance secondaire sur les plans de l'information sexuelle et de la représentation visuelle.

Infirmer un dogme

Fort de ces connaissances, Nicolas Dupuis-Roy est passé à un autre questionnement lié à la reconnaissance faciale. Est-ce que les «distances interattributs» sont cruciales dans la détermination du sexe des visages? Pour le savoir, il a présenté à une soixantaine de sujets 514 visages dont les distances interattributs étaient réalistes. Ce que le chercheur entend par «distances interattributs réalistes» sont les variations naturelles dans la position des yeux, des sourcils, du nez et de la bouche. Il s'avère que les visages d'hommes et de femmes se distinguent légèrement quant à leurs «distances interattributs». Par exemple, la distance entre le sourcil et l'œil est en général plus grande chez la femme que chez l'homme.

«Longtemps, plusieurs scientifiques ont pensé que les distances entre les yeux, les sourcils, le nez et la bouche étaient capitales dans la reconnaissance des visages, mais la plupart des études sur le sujet avaient exagéré ces distances», indique M. Dupuis-Roy. Ses travaux ont infirmé ce dogme. Autrement dit, avoir des yeux écartés ou les sourcils plus éloignés des yeux ne rend pas notre apparence plus féminine ou masculine. «Les distances interattributs à partir de visages réels ne sont pas essentielles à la désignation du sexe des personnes», conclut le chercheur.

Les résultats de cette étude ont fait l'objet d'une publication récente dans le Journal of Experimental Psychology : Human Perception and Performance.

Dominique Nancy


Animation vidéo (1mn 6s)

Des visages androgynes sont perçus comme plus masculins ou féminins après l’application de légères variations de contraste chromatique ou achromatique.