Les études interdisciplinaires ont une plus grande portée scientifique

  • Forum
  • Le 8 juin 2015

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

L'interdisciplinarité accroît la portée scientifique d'un article : plus celui-ci cite un grand nombre de disciplines, plus il est cité à son tour par d'autres chercheurs.

 Vincent Larivière et Stefanie Haustein, coauteurs de l'étude. Photo : Amélie Philibert.

 

Plus on cite un grand nombre de disciplines dans un article scientifique, plus celui-ci est cité à son tour par d'autres chercheurs. Et, si certaines spécialités ont un effet plus marqué sur le plan de la portée scientifique, les travaux interdisciplinaires les plus mentionnés sont ceux qui comportent des champs d'études éloignés les uns des autres.

 

 

C'est ce qu'ont mis en lumière Vincent Larivière et Stefanie Haustein, de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal, en collaboration avec Katy Börner, de l'Université de l'Indiana, dans une étude1 qu'a récemment publiée la revue PLOS ONE.

Pour arriver à cette conclusion, ils ont traité pas moins de 11 millions d'articles parus de 2000 à 2012 et comprenant un peu plus de 300 millions de références, classées selon la spécialité des revues scientifiques dans lesquelles elles ont été publiées. Ces références appartenaient à 554 spécialités regroupées en 13 disciplines, à partir de la carte scientifique élaborée pour l'Université de Californie à San Diego. Cette carte permet de mesurer la relation – et la distance – entre les différents champs d'études.

Le nombre de spécialités importe

M. Larivière et Mme Haustein ont constaté que le nombre de spécialités citées par un article est le premier indicateur de l'interdisciplinarité. Ainsi, les articles qui ne rapportent qu'une seule spécialité ont une portée scientifique généralement beaucoup plus faible. Celle-ci augmente de façon linéaire en fonction du nombre de spécialités nommées.

Un deuxième indicateur a été obtenu en analysant chacune des paires de spécialités cocitées dans un même article, afin d'évaluer la portée scientifique de cette double citation. Une paire de spécialités cocitées est créée lorsqu'au moins deux articles relatifs à deux spécialités distinctes se trouvent dans la même bibliographie.

En tout, l'échantillon a permis de dégager près de 161 000 paires de spécialités cocitées, dont 70 % constituent des relations «gagnantes-gagnantes», c'est-à-dire que les articles qui font mention de ces deux spécialités obtiennent davantage de citations que la moyenne des articles rapportant une seule de ces deux spécialités. Par ailleurs, 27 % des paires procurent un gain à l'une ou l'autre des spécialités, tandis que 3 % d'entre elles mènent à une perte de citations pour les deux. Les auteurs ont également remarqué que plus les disciplines sont éloignées les unes des autres, plus grande est leur portée scientifique lorsqu'elles font la paire.

La chimie est la discipline qui engendre le plus de relations bénéfiques pour les deux disciplines, avec 85 % de paires, suivie de la neurologie (79 %) et de la biologie (77 %). À l'inverse, seulement 41 % des paires associant les «humanités» à une autre discipline entraînent une relation bénéfique pour les deux.

Et, parmi les paires de spécialités les plus citées, les tandems «maltraitance des enfants/leucémie» et «thorax/qualité de l'air» multiplient par 27 le nombre de citations par rapport à la moyenne des articles mentionnant ces spécialités séparément.

«En somme, les travaux effectués par des chercheurs de divers domaines ont plus d'influence que ceux réalisés dans une seule discipline et cette logique s'applique aussi pour les recherches entreprises conjointement par des universitaires et des chercheurs issus de l'industrie : elles ont une incidence plus grande que les travaux strictement universitaires», précise celui qui vient d'être nommé professeur agrégé.

Par ailleurs, puisque l'étude de M. Larivière et Mme Haustein relève de la recherche fondamentale, les résultats ne signifient pas que la portée scientifique se traduit par un effet mesurable sur le plan social ou économique par exemple.

Aussi faut-il se garder d'accorder une valeur prescriptive aux résultats, avertit Vincent Larivière, qui est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante. «Un chercheur en théologie ne doit pas tenter d'intégrer un chimiste à ses travaux pour avoir un plus grand rayonnement», illustre-t-il.

Efficacité des politiques interdisciplinaires

Depuis la parution du livre The New Production of Knowledge en 1994 par Michael Gibbons et, entre autres, Camille Limoges (qui a enseigné à l'UdeM), l'interdisciplinarité est considérée comme une pratique positive à encourager à la fois en recherche et en enseignement.

Or, même si bon nombre de programmes de financement et de politiques publiques favorisent les travaux et la création d'équipes interdisciplinaires, il existe peu de preuves de leur efficacité.

«Nos résultats, parmi le premiers obtenus à l'échelle mondiale, démontrent que l'interdisciplinarité est effectivement liée à une influence savante plus marquée et à des découvertes d'une plus grande valeur épistémique», indique Vincent Larivière.

Bien que les mécanismes responsables de cet effet n'aient pas encore été définis, M. Larivière émet l'hypothèse que la combinaison de méthodes et de perspectives associées à plusieurs disciplines «permet vraisemblablement la résolution de problèmes complexes que les disciplines prises isolément ne peuvent résoudre».

1. Larivière V, Haustein S, Börner K (2015) Long-Distance Interdisciplinarity Leads to Higher Scientific Impact. PLoS ONE 10(3): e0122565. doi: 10.1371/journal.pone.0122565