250 M$ pour diminuer la mortalité cardiaque

  • Forum
  • Le 16 juin 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

En 5 secondes

Deux chercheurs de l'Université de Montréal dirigent le premier grand projet de pharmacogénomique appliqué à la cardiologie, doté d'un budget de 250 M$.

Marie-Pierre Dubé et Jean-Claude Tardif. Photo : Amélie Philibert.Deux chercheurs de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, Jean-Claude Tardif et Marie-Pierre Dubé, sont à la tête d'un groupe de recherche doté d'un budget de 250 M$ qui visera à diminuer de 40 % la mortalité cardiaque chez les patients présentant un profil génétique commun. «C'est très excitant de penser qu'on peut, à partir de travaux en laboratoire, avoir une influence sur la vie des gens», commente le cardiologue de 52 ans. Émotion partagée par Mme Dubé, qui s'apprête à vivre «un moment très important» dans sa carrière.

Cette étude clinique sera menée auprès de 5000 sujets de recherche échantillonnés dans un bassin présélectionné de 30 000 personnes d'une trentaine de pays. Elle aura pour but de déterminer l'efficacité d'une molécule appelée «dalcetrabip» qui réduirait significativement la mortalité cardiovasculaire. Il s'agit de la première application mondiale à large échelle de la pharmacogénomique dans le domaine de la cardiologie.

Les chercheurs soulignent que l'étude clinique, annoncée officiellement le 9 juin à l'Institut de cardiologie de Montréal (ICM) en présence de plusieurs personnalités, vise l'homologation de la molécule par Santé Canada et par la Food and Drug Administration américaine. «Cette étude de phase 3, désignée “Dal-Gene”, va permettre de confirmer les résultats avant la la commercialisation de la molécule», précise Mme Dubé.

Ce type de recherche, qui succède à des études préliminaires auprès de petits groupes de malades (phase 1) et à des études sur le dosage thérapeutique (phase 2), consiste en l'application clinique de la molécule en comparaison d'un placébo dans un grand groupe de patients. La pharmaceutique Roche a cédé les brevets de la molécule à Sanderling Ventures, qui a créé DalCor Pharmaceuticals à Montréal. Les essais seront réalisés en collaboration avec le Centre de coordination des essais cliniques de Montréal, une division de l'ICM.

La création de DalCor Pharmaceuticals s'inscrit dans le cadre d'un programme de Sanderling destiné à soutenir l'industrie biomédicale québécoise par la mise sur pied d'entreprises au Québec (jusqu'à huit), avec des investissements pouvant atteindre plus de 500 M$. Ce qui fait dire au Dr Tardif que cet investissement pourrait relancer l'industrie pharmaceutique du Québec.

Un succès né d'un échec

En plus de constituer une première en pharmacogénomique cardiologique, la découverte des chercheurs montréalais pourrait ouvrir la voie à une toute nouvelle approche en recherche clinique. «Il faut savoir que le dalcetrabip a été d'abord testé sur près de 16 000 patients durant 31 mois. Mais les résultats ont été décevants. Nous aurions pu en rester là, mais nous avons eu l'idée de cibler des malades présentant un certain profil génétique. La découverte a été heureuse», note Mme Dubé.

Dans un éditorial publié dans Circulation : Cardiovascular Genetics en avril dernier, l'auteur Klaus Lindpaintner rend hommage au travail de l'équipe montréalaise en mentionnant que «les effets de cette découverte pourrait représenter un changement de paradigme» en recherche clinique. En effet, la stratégie par laquelle on revisite les données d'une étude clinique de phase 3 non concluante pourrait produire d'autres résultats spectaculaires.

L'auteur cite le président américain, Barack Obama, qui a parlé des promesses de la médecine personnalisée dans son adresse à la nation en début d'année. En accordant des fonds de 215 M$ à un programme de médecine de précision (precision medicine initiative), il visait «exactement ce genre de recherche de pointe».

On sait depuis longtemps que les molécules qui guérissent n'ont pas le même effet chez tous les individus selon leur sexe, leur poids, leur système nerveux, bref leur phénotype. La nouvelle approche pharmaceutique ou médecine personnalisée consiste à intervenir de façon plus ciblée auprès de gens dont le profil génétique est semblable quant à leur réponse aux médicaments. «En oncologie, la médecine personnalisée a connu des percées mais en cardiologie, c'est une première mondiale», signale le Dr Tardif, directeur du centre de recherche de l'Institut de cardiologie de Montréal, qui a recruté Marie-Pierre Dubé dans son équipe en 2004.

Une pilule par jour...

Même si quelques années seront nécessaires avant de pouvoir acheter le dalcetrabip à la pharmacie du coin, le médicament sera administré quotidiennement sous forme de comprimé. Il possède la particularité de prévenir les problèmes cardiaques avec un minimum d'effets secondaires. Il n'aura pas nécessairement de répercussions notables immédiates, mais il prolongera la santé du cœur.

C'est en agissant sur la régulation du cholestérol, responsable de l'athérosclérose, que le dalcetrabip fait merveille. À condition, bien entendu, d'avoir le profil génétique recherché. Pour savoir si une personne correspond au génotype en question, un simple échantillon sanguin suffit.

Si le montant investi par DalCor Pharmaceuticals semble considérable (il est le plus élevé de l'histoire de la recherche clinique à l'Université de Montréal, selon le Bureau de la recherche), c'est qu'il faut procéder au recrutement de patients dans une trentaine de pays sur trois continents. Une petite armée de techniciens, d'infirmières et d'agents de recherche sera levée pour s'engager dans cette aventure, qui s'étendra sur plusieurs années.

Si tout va bien, le Dr Tardif pense pouvoir assister à la commercialisation de la molécule d'ici quatre ou cinq ans. «Je vois cette recherche comme le premier chapitre de l'encyclopédie de la pharmacogénomique appliquée à la cardiologie», lance-t-il.

En plus des retombées de cette recherche sur l'économie de la région montréalaise, les Drs Tardif et Dubé demeurent attachés à ses volets scientifique et pédagogique. Plusieurs étudiants à la maîtrise et au doctorat y sont d'ailleurs déjà intégrés.