Diminuer le risque de devenir toxicomane en misant sur une consommation intelligente

  • Forum
  • Le 29 juillet 2015

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

Pourquoi certains consommateurs de drogue deviennent-ils toxicomanes? Outre la quantité consommée, la vitesse à laquelle la substance se rend au cerveau est un facteur de risque tout aussi important.

Ellie-Anna Minogianis, Anne-Noël Samaha et Florence Allain. Photo : Julie Martel.

 

Pourquoi certains consommateurs de drogue deviennent-ils toxicomanes? Outre la quantité consommée, la vitesse à laquelle la substance se rend au cerveau constitue un facteur de risque tout aussi important.

Et, afin de mieux prévenir la toxicomanie, préconiser l'abstinence n'est pas une stratégie optimale : il faut aussi savoir que certaines façons de consommer sont plus addictives que d'autres.

C'est le message qui se dégage de l'étude1 menée par Florence Allain et Ellie-Anna Minogianis, toutes deux doctorantes au Département de pharmacologie de l'Université de Montréal, sous la supervision de la professeure Anne-Noël Samaha.

Outre l'environnement social et les prédispositions individuelles, la manière dont on consomme les drogues influence le risque de devenir toxicomane. À quelle vitesse la drogue parvient-elle au cerveau? En quelle quantité? Les taux de drogue dans le cerveau fluctuent-ils ou demeurent-ils constants durant une intoxication? Ce sont ce qu'on appelle les facteurs pharmacocinétiques.

«La pharmacocinétique s'intéresse à ce que devient la drogue dans le corps et le cerveau. Par exemple, quand on fume un joint, les niveaux de cannabis dans le cerveau augmentent et diminuent beaucoup plus rapidement que quand on mange un magic brownie, indique Mme Samaha. Et, cette variation dépend de la voie par laquelle on s'administre la drogue.»

Méthadone, nicotine et cocaïne au menu

Anne-Noël Samaha et ses étudiantes ont effectué une méta-analyse des études portant sur les contributions de la pharmacocinétique à la toxicomanie.

Elles ont d'abord épluché les résultats d'études cliniques démontrant que la voie d'administration influence le risque de devenir toxicomane. Par exemple, une drogue qui peut être addictive lorsqu'elle est fumée peut devenir thérapeutique lorsqu'elle est avalée (méthadone) ou administrée via un timbre appliqué sur la peau (nicotine).

Elles ont ensuite scruté les études précliniques mesurant, sur des rongeurs, l'effet des variables pharmacocinétiques sur le développement de comportements et de modifications neurobiologiques liés à l'addiction.

Résultat : la vitesse à laquelle la drogue parvient au cerveau, ainsi que les fluctuations du taux de concentration de drogue, revêtent une importance majeure dans l'émergence de la toxicomanie.

Chez l'humain, les niveaux de drogue dans le cerveau augmentent et diminuent très rapidement lorsque la drogue est injectée par intraveineuse ou lorsqu'elle est fumée, comparativement à d'autres voies d'administration. Et, s'injecter ou fumer une drogue sont les deux voies les plus propices à l'addiction.

«Les doses intraveineuses ou fumées provoquent rapidement un pic très élevé, suivi d'un déclin rapide, de la concentration de drogue dans le cerveau, explique Mme Samaha. Nous ne savons pas encore comment, mais ceci attise le désir de reprendre une autre dose, et augmente le risque de consommer compulsivement.».

Selon différentes études, l'intoxication maximale ressentie par les consommateurs de cocaïne par intraveineuse se produit entre une et cinq minutes, comparativement à 15 à 20 minutes chez ceux qui la prennent par voie nasale.

De fait, une dose prise par le nez entraîne un pic moins rapide et moins élevé, et le déclin de la concentration de cocaïne plasmatique et cérébrale se fait de façon plus lente et progressive.

«Le cerveau est un organe sensoriel qui répond aux changements, rappelle la professeure. Plus un changement est rapide, plus le cerveau répond fortement, de sorte que plus les niveaux de drogue dans le cerveau augmentent et diminuent abruptement, plus le cerveau se modifie pour s'adapter.»

Et, certaines de ces modifications rendent la drogue de plus en plus irrésistible. C'est d'ailleurs le cas de la nicotine. «Quand on fume une cigarette, les niveaux de nicotine augmentent et diminuent très rapidement dans le cerveau, tandis que lorsqu'on utilise des timbres de nicotine, les niveaux augmentent lentement et demeurent stables : fumer des cigarettes peut être addictif, utiliser des timbres ne l'est pas», ajoute-t-elle.

Potentiel d'effet thérapeutique

Les principes de la pharmacocinétique sont déjà utilisés pour contrôler certaines addictions, tels les timbres qui libèrent de la nicotine en continu et qui contribuent à aider d'arrêter de fumer. De même, la méthadone prise oralement agit plus lentement et peut permettre de se libérer d'une dépendance à l'héroïne.

Ces principes pourraient un jour permettre de mettre au point de nouveaux traitements pour réduire la dépendance à la cocaïne, pour laquelle aucun médicament n'est encore approuvé.

D'ici là, Anne-Noël Samaha et ses étudiantes estiment que des efforts doivent être consentis pour mieux prévenir la toxicomanie chez les adeptes de drogues, qu'elles soient licites ou illicites.

«Dans notre société, la consommation de drogue est la norme, pas l'exception, fait valoir Mme Samaha. Parmi tous ceux qui consomment de façon récréative, de 15 à 30 % deviendront toxicomanes selon le type de drogue qu'ils utilisent et des facteurs pharmacocinétiques contribuent à cette distinction.»

«Nous ne suggérons évidemment pas de commencer à consommer, car toute forme de consommation comporte des risques d'addiction, mais il importe d'informer le public que certaines façons de consommer augmentent le risque de façon exponentielle», conclut-elle.

1. Allain F, Minogianis EA, Roberts DC et Samaha AN, How fast and how often : The pharmacokinetics of drug use are decisive in addiction, Neuroscience and Biobehavioral Reviews, vol. 56, septembre 2015.