La cécité temporaire postnatale provoque une réorganisation durable du cerveau

Une brève période de cécité juste après la naissance provoque une réorganisation des zones du cerveau associées au traitement visuel, et ce, même si la vue est rétablie bien avant que le bébé atteigne un an.

Une brève période de cécité juste après la naissance provoque une réorganisation des zones du cerveau associées au traitement visuel, et ce, même si la vue est rétablie bien avant que le bébé atteigne un an.

Crédit : Thinkstock.

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La perte temporaire de la vue peu après la naissance déclenche des réponses auditives permanentes dans la partie du cerveau responsable de la vision.

Une brève période de cécité juste après la naissance provoque une réorganisation des zones du cerveau associées au traitement visuel, et ce, même si la vue est rétablie bien avant que le bébé atteigne un an, comme le révèlent aujourd'hui des chercheurs de l'Université de Trento, de l'Université McMaster et de l'Université de Montréal dans Current Biology.

Les scientifiques savent depuis longtemps que le développement cérébral dépend fortement de la plasticité; en d'autres mots, notre cerveau a la capacité de changer et de s'adapter en fonction de l'expérience. Comme le montrent plusieurs études en neuroimagerie, la cécité précoce permanente modifie les réponses des neurones du cortex visuel et provoque une réorganisation compensatoire corticale dans le lobe occipital. Ce lobe, où les fonctions visuelles sont généralement situées, s'active lors du traitement de stimuli auditifs chez les aveugles de naissance, ce qui pourrait sous-tendre leur meilleur traitement de l'information non visuelle.

Est-il possible qu'une période temporaire de cécité postnatale suffirait à déclencher une réorganisation intermodale qui persisterait des années après la restauration de la vue? Pour répondre à cette question, les chercheurs ont caractérisé les réponses du cerveau à des stimuli auditifs chez 11 adultes ayant eu des cataractes congénitales dans les deux yeux. Ces adultes ont été privés de toute information visuelle depuis la naissance jusqu'au moment où les cataractes ont été extraites par chirurgie et des lentilles de contact ont été utilisées pour restaurer une vision pratiquement normale. L'âge au moment du traitement variait de 9 jours à près de 8 mois. Le groupe contrôle était formé de 11 adultes à la vue normale.

«Les participants qui ont eu des cataractes ont été aveugles pendant moins de 8 mois, mais leur cécité a eu lieu à la naissance, pendant la période la plus sensible du développement cérébral. Nous les avons testé lorsque ils étaient adultes, après des années de vision, et avons observé une activité auditive dans leurs régions visuelles», explique Olivier Collignon, qui a mené ce travail à l'Université de Trento et à l'Université de Montréal. «Ainsi, une courte période temporaire de perte de la vue tôt dans la vie mène à une réorganisation intermodale permanente des circuits du cerveau généralement dédiés à la vision. Ces résultats mettent en lumière le rôle de l'expérience postnatale précoce dans l'organisation de l'architecture fonctionnelle du cerveau.»

La plasticité intermodale dans le cas de la cécité est un mécanisme de compensation vital du cerveau en l'absence d'information visuelle. Le mécanisme peut toutefois avoir des effets négatifs sur la restauration visuelle parce qu'il peut nuire, dans une certaine mesure, au rétablissement optimal des informations sensorielles retrouvées. «La plasticité intermodale peut donc être considérée comme une épée à deux tranchants», ajoute M. Collignon. La présence de réponses aux stimuli auditifs dans le cortex occipital des patients ayant eu des cataractes, comme observé dans l'étude, soulève des questions importantes à propos de la coexistence de données visuelles et auditives et de leur possible interférence. Olivier Collignon et ses collaborateurs étudient maintenant plus en profondeur comment cette réorganisation intermodale pourrait contribuer au déficit visuel observé chez les patients dont les cataractes ont été extraites. La réponse à cette question cruciale pourrait avoir un impact sur le développement de programmes de réhabilitation visant la récupération visuelle.

À propos de cette étude

Le professeur Olivier Collignon est le fondateur du Crossmodal Perception and Plasticity Group du Center for Mind/Brain Sciences (CIMeC) de l'Université de Trento et un chercheur affilié au Département de psychologie de l'Université de Montréal. M. Collignon et ses collègues, Giulia Dormal (Université de Montréal, Université de Hambourg), Adelaide de Heering (Université McMaster, Université de Louvain), Franco Lepore (Université de Montréal), Terri Lewis (Université McMaster, The Hospital for Sick Children) et Daphne Maurer (Université McMaster, The Hospital for Sick Children), ont publié Long-Lasting Crossmodal Cortical Reorganization Triggered by Brief Postnatal Visual Deprivation dans Current Biology le 20 août 2015. La recherche a été financée par le Réseau de bio-imagerie du Québec (subvention de projet pilote), les Instituts de recherche en santé du Canada, la Fondation CHU Sainte-Justine, le Fonds national de la recherche scientifique de la Belgique et le Conseil européen de la recherche (ERC Starting Grant ‘MADVIS').

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