Les origines du virus de Lassa sont enfin connues

  • Forum
  • Le 24 août 2015

  • Dominique Nancy
Jesse Shapiro, professeur au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal.

Jesse Shapiro, professeur au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal.

En 5 secondes

En étudiant les données génétiques de populations infectées, Jesse Shapiro et ses collègues ont retracé l’origine géographique et l’évolution du virus de Lassa.

Chaque année, le virus de Lassa occasionne en Afrique de l'Ouest de terribles fièvres hémorragiques qui infectent environ 300 000 personnes et en tuent plus de 5000, selon les estimations du Centre de contrôle des maladies infectieuses d'Atlanta, aux États-Unis. Le virus se transmet d'un rat (Mastomys natalensis) à l'être humain par les particules en suspension que dégagent les urines ou les déjections du rongeur, par morsure ou par contact direct avec le sang et d'autres liquides biologiques d'un individu malade.

Alors que la fièvre de Lassa ravage le Nigeria et se répand alentour depuis plus de 40 ans, la protéine qui véhicule les mutations du virus et permet de déjouer le système immunitaire a enfin été mise au jour. Une réussite d'une équipe internationale de chercheurs à laquelle a collaboré Jesse Shapiro, professeur au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal. «Accrochée à l'enveloppe virale, la glycoprotéine à l'œuvre est redoutable, car elle permet au virus de Lassa d'infecter les cellules à son entrée dans le corps et de se répandre très rapidement dans le système en désamorçant les défenses immunitaires», explique le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génomique microbienne évolutionnaire.

En étudiant dans le détail les données génétiques des populations infectées (humains et rats), Jesse Shapiro et ses collègues ont retracé l'origine géographique et l'évolution du virus hors du commun. Ces informations promettent d'orienter les virologues vers les meilleures ripostes possible à l'épidémie. «Nous possédons ainsi une plus grande compréhension de la façon dont Lassa évolue, ce qui est important pour élaborer des vaccins et des thérapies», affirme M. Shapiro.

Le coupable est un rat!

L'Organisation mondiale de la santé s'inquiète d'autant plus que la fièvre de Lassa reste particulièrement difficile à soigner. Il faut administrer de la ribavirine (un antiviral) dans les six ou sept jours après la contamination. Or, le diagnostic est rarement posé à temps. La détermination précise de la protéine à neutraliser (pour le traitement) ou à imiter (pour le vaccin) est la clé du succès. C'est ce que l'équipe internationale – composée de chercheurs du Scripps Research Institute, de l'UdeM, des universités Harvard et Tulane et des Nigeria Irrua Hospital et Sierra Leone Kenema Government Hospital ‒ est parvenue à faire.

Les résultats de ses travaux, parus récemment dans la revue scientifique Cell, démontrent que des souches éloignées du virus de Lassa ont été découvertes au Nigeria dans un virus ancêtre commun datant de plus de 1000 ans. Cela a particulièrement surpris les chercheurs, car la fièvre hémorragique qu'il provoque a été rapportée au Nigeria pour la première fois seulement en 1969. Les chercheurs ont trouvé que l'infection s'est répandue au cours des 400 dernières années en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone, les mêmes régions touchées depuis 2013 par le virus Ebola.

Avec sa propagation, le virus muté semble s'être adapté aux mammifères hôtes. Actuellement, il tue son hôte humain rapidement, ce qui limite l'épidémie. Mais une plus grande survie des malades permettrait au virus de se transmettre davantage. Les nouvelles données montrent également que la plupart des cas de fièvre de Lassa sont causés par l'animal réservoir, qui lui porte le virus sans souffrir et le transmet aux humains à leur contact. «Le fait que la fièvre se propage moins fréquemment de personne à personne a permis jusqu'à maintenant de limiter sa dissémination, indique Jesse Shapiro. Une différence majeure entre le virus de Lassa et le virus Ebola.»

En attendant un éventuel traitement ou vaccin, des campagnes d'éradication de Mastomys natalensis sont actuellement menées. Pour leur part, M. Shapiro et ses collègues essaient de comprendre pourquoi certains malades résistent mieux à l'infection. Le succès de leur système immunitaire à contrer le virus pourrait être à la source de traitements efficaces.