Dynamitage de Palmyre: un expert témoigne

  • Forum
  • Le 28 août 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé
La Grande Colonnade sur le site de Palmyre en Syrie.

La Grande Colonnade sur le site de Palmyre en Syrie.

Crédit : Bernard Gagnon, Creative Commons.

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Jacques Perreault réagit au dynamitage et au pillage des trésors archéologiques de Palmyre, en Syrie. L'archéologue a mené dans ce pays des recherches pendant trois décennies.

L'un des plus éminents experts syriens du monde antique, Khaled Assaad, 82 ans, a été assassiné par les terroristes du groupe État islamique le 18 août dernier, quelques jours avant le dynamitage du temple de Baalshamin, à Palmyre, en Syrie. Le gardien veillait depuis plus de 50 ans sur le site et ne voulait pas le quitter, même si celui-ci était tombé aux mains des djihadistes. Forum a voulu savoir ce qu'en pense un spécialiste de l'Antiquité et a rencontré l'archéologue Jacques Perreault, directeur du Département d'histoire de l'Université de Montréal, qui connaît bien la Syrie, où il a mené des fouilles pendant plus de 30 ans.

Que pensez-vous de la disparition du temple de Baalshamin?

J.P.: C'est une catastrophe pour le patrimoine mondial. Des sites aussi bien conservés que celui de Palmyre, témoignant des premiers temps de notre civilisation, ne sont pas nombreux et leur disparition constitue une perte inestimable. Nous y allions presque chaque année quand je menais des fouilles en Syrie. Palmyre est une oasis magnifique, avec ses grandes colonnades qui s'étalent sur plus d'un kilomètre depuis près de 2000 ans. Et il n'a suffi que de quelques minutes pour faire disparaître un des plus beaux monuments de l'endroit.

Est-ce que la décision de M. Assaad de rester à Palmyre était justifiée?

J.P.: Non. Cet homme devait savoir qu'il risquait sa vie s'il demeurait sur place. Tous ses proches lui ont conseillé de fuir. Même ses fils se sont mis à l'abri. J'imagine qu'il voulait mourir en martyr. Il a sûrement refusé de révéler les endroits où étaient cachés un certain nombre d'artéfacts précieux, mais il serait probablement mort de toute façon.

Qu'adviendra-t-il des trésors tombés aux mains des islamistes radicaux?

J.P.: Ces gens ont de toute évidence une stratégie politique et commerciale très précise. Dans certains cas, ils mettent en scène la destruction des monuments, ce qu'ils justifient par le refus de l'idolâtrie. Ils considèrent que l'histoire commence avec l'arrivée du prophète Mahomet; ce qui est antérieur à lui et ce qui n'est pas lié à l'islam est donc indigne d'être préservé. Pour ce qui est des pièces qui ont une valeur commerciale, elles seront vendues pour financer leurs activités. Les images de ces actes de vandalisme sont ensuite largement diffusées, ce qui aide à accroître la valeur des objets intacts...

Y a-t-il un marché pour les objets pillés?

J.P.: Oui, il y a toujours une forte demande du côté des collectionneurs. Je reçois régulièrement des catalogues où on l'offre des statues, des bijoux et autres objets antiques. Le plus souvent, on demeure vague sur la provenance de ces objets qui se négocient entre autres lieux à partir de Bâle, en Suisse, ou de Maastricht, aux Pays-Bas. On dit par exemple qu'ils proviennent de collections familiales, d'héritages. Il est certain que le pillage est à l'origine de plusieurs de ces transactions. D'ailleurs, la direction générale des antiquités à Damas a demandé aux directeurs des missions archéologiques en Syrie de rassembler les photos et descriptions des objets les plus significatifs de leurs fouilles pour documenter, éventuellement, les cas de recel illicite. Si on reconnaît certaines de ces pièces dans les collections privées ou muséales, on pourra alors démontrer qu'elles résultent d'un trafic illégal.

Dès 2013, le Metropolitan Museum of Art de New York, qui estimait que 90 % des pièces syriennes étaient menacées par les pilleurs, a établi avec l'Unesco une «liste rouge» d'une trentaine d'œuvres à risque de se retrouver sur les marchés de l'art.

Y a-t-il encore des fouilles en Syrie?

J.P.: On me dit qu'il y a toujours des travaux dans la zone côtière, qui est sous le contrôle du gouvernement. Ailleurs, c'est beaucoup trop dangereux. Je devais me rendre à Ras el Bassit en 2011 avec un groupe d'étudiants, mais la situation tendue nous a forcés à y renoncer. Je concentre donc tous mes efforts sur des travaux de fouilles en Grèce, sur le site d'Argilos, où une cinquantaine d'étudiants et de chercheurs diplômés ont poursuivi des recherches encore cette année. Les fouilles en Syrie étaient pourtant très intéressantes. La cité que j'ai étudiée pour ma maîtrise et mon doctorat et que j'ai fouillée avec une équipe française à partir de 1980, avant de prendre la direction du chantier en 1992, constitue l'un des sites majeurs de la côte syrienne. Cette ville a existé pendant plus de deux millénaires et a connu plusieurs phases d'occupation. Un de mes étudiants a par exemple consacré son doctorat à la fouille et l'étude d'une basilique paléochrétienne sur les pentes de l'acropole du site.

Comment décrivez-vous votre émotion à la vue de la destruction de sites historiques?

J.P.: Cela me choque profondément. Mais des actes de cette nature, il y en a eu à maintes reprises au cours de l'histoire. Ce sont des motivations similaires qui ont poussé les premiers chrétiens à détruire toute représentation des divinités païennes des civilisations grecque et romaine.

La communauté mondiale semble choquée, elle aussi!

J.P.: On a beaucoup vu ces images de radicaux qui démolissent à coup de masse des pièces qui ont traversé, intactes, des dizaines de siècles. Mais il faut croire que le scandale n'est pas encore assez grave pour susciter une réaction politique forte. Pourquoi le serait-il? Cette guerre a causé des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés et la destruction de dizaines de villes et de villages sans que la communauté internationale intervienne réellement pour y mettre fin. Il est évident que ces actes de barbarie doivent cesser.