Prédire la délinquance à partir des habiletés cognitives

  • Forum
  • Le 11 septembre 2015

  • Dominique Nancy

En 5 secondes

Des chercheurs de l'UdeM ont élaboré un modèle théorique qui intègre un ensemble de facteurs en cause dans les comportements antisociaux.

Les enfants en bas âge qui ont des comportements antisociaux sans manifester d'agressivité commettent à l'adolescence des délits bien différents de ceux perpétrés par les jeunes qui se battent ou qui intimident d'autres enfants avant leur entrée à l'école. À l'origine de la future délinquance avec violence, les chercheurs observent de plus en plus la présence de déficits cognitifs.

«Le lien entre les déficits cognitifs et les comportements antisociaux s'établit dès le préscolaire, affirme Michelle Pinsonneault. La nature du lien semble varier en fonction du type de comportements délinquants. Par exemple, les enfants qui affichent des comportements antisociaux mais sans présenter de déficits cognitifs sont moins à risque d'être agressifs. Ils adopteront davantage des comportements négatifs comme la fraude et le vol à l'étalage. Les déficits sur le plan de la fonction exécutive semblent très caractéristiques de l'agressivité.»

C'est ce qui ressort d'une analyse menée par la chercheuse en psychoéducation au terme de la recension d'une centaine de recherches internationales réalisées auprès de jeunes qui ont été suivis parfois depuis la gestation jusqu'à l'âge adulte. Ses travaux ont récemment fait l'objet d'un chapitre du livre The Development of Criminal and Antisocial Behavior: Theory, Research and Practical Applications(Springer, 2015), écrit en collaboration avec Jean R. Séguin, professeur de psychiatrie et chercheur à l'Université de Montréal et au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine, et Sophie Parent, professeure à l'École de psychoéducation de l'UdeM. «À l'heure actuelle, on a tendance à intervenir de la même façon sur les comportements antisociaux, constate Mme Pinsonneault. Les jeunes délinquants forment pourtant des groupes hétérogènes dont les trajectoires sont variées et semblent tracées d'avance.»

L'analyse effectuée par la chercheuse dans le cadre de ses études doctorales, sous la direction des professeurs Séguin et Parent, a permis la conceptualisation d'un modèle théorique qui aide à cibler les forces et les faiblesses des jeunes qui ont des comportements antisociaux quant à plusieurs dimensions et conditions à la fois pour ainsi mieux définir les stratégies d'intervention.

Un modèle novateur

«Considérer les déficits cognitifs dès le plus jeune âge nous aide à mieux comprendre l'évolution des comportements antisociaux», indique Michelle Pinsonneault, dont le doctorat porte sur les déficits cognitifs et les comportements extériorisés durant la transition du préscolaire vers la maternelle. L'idée de sa thèse lui est venue alors qu'elle travaillait comme psychoéducatrice dans un CLSC.

«Les étapes et processus essentiels à la prise de décision et à la maîtrise du comportement au quotidien sont nombreux dans la fonction exécutive», dit-elle. Les processus ont trait au contrôle inhibiteur, à la flexibilité cognitive, à la mémoire de travail et à l'attention sélective, alors que les étapes de résolution de problème sont la représentation, la planification, l'exécution et l'évaluation. «La fonction exécutive agit un peu comme un chef d'orchestre, précise la chercheuse. Elle permet de gérer la résolution de problème.» Une difficulté dans les processus ou à une étape de la résolution de problème peut entraîner un comportement inapproprié pour résoudre un conflit. «D'où l'importance de bien déterminer où sont les déficits et les forces, signale le professeur Séguin. Agir en fonction des symptômes et du comportement ne résoudra pas le problème. Heureusement, les habiletés de la fonction exécutive se travaillent et se développent même à l'âge adulte.»

L'originalité du modèle élaboré par les chercheurs est qu'il tient compte et des processus concernés dans la fonction exécutive et des étapes de résolution de problème. Il prend aussi en considération les deux contextes d'activation de la fonction exécutive : «à chaud» lorsqu'il y a une dimension émotive et «à froid» quand c'est la raison qui entre en jeu comme dans le cas d'un calcul mathématique. «Le fait de mettre différentes perspectives ensemble nous donne un tableau plus complet des déficits cognitifs qui pourraient être liés à des comportements antisociaux», estime Jean R. Séguin.

Des transitions critiques

Les chercheurs ont poussé plus loin leur réflexion en regardant attentivement certaines périodes du développement, telles que la période prénatale, la période du nourrisson, la période préscolaire, l'entrée au primaire, l'adolescence et l'âge adulte. Surprise. Les associations entre les types de troubles du comportement dont peut souffrir le jeune et la cognition semblent se former différemment selon la période développementale et certaines transitions critiques.

Par exemple, la transition entre le primaire et le secondaire est une étape importante de son développement. Alors que se produisent de nombreux changements tant physiques et émotifs que psychologiques, il doit également s'adapter à des changements majeurs sur le plan social : il fréquentera une nouvelle école souvent beaucoup plus grande, il devra se faire de nouveaux amis, il redeviendra le «plus jeune», etc.

«Le tout coïncide avec la puberté, qui est associée à la recherche de sensations, mentionne le professeur Séguin. Ce qui peut amener plusieurs conduites à risque durant l'adolescence. Ceux dont le développement physique est plus rapide que leur développement cognitif seraient particulièrement vulnérables, car leur système est plus orienté vers la recherche de récompenses et ils sont donc portés à la prise de décision à chaud. Nos résultats préliminaires montrent que plus l'écart est grand entre le développement physique et cognitif, plus la consommation de substances est importante. C'est ce que nous tentons d'expliquer dans notre modèle théorique.»

«Notre modèle intègre de façon novatrice un ensemble de facteurs en cause dans les comportements inquiétants et à l'origine de la future délinquance, soit l'intelligence, les divers niveaux d'analyse de la fonction exécutive, le contexte émotif, l'hétérogénéité des comportements antisociaux et les transitions dans le temps afin de guider les recherches à venir et d'aider les intervenants qui travaillent dans les milieux préscolaires et scolaires», résume Mme Pinsonneault.

Cette étude a bénéficié du soutien financier des Instituts de recherche en santé du Canada et du Fonds de recherche du Québec ‒ Santé.