Le religieux de plus en plus présent dans le monde politique

  • Forum
  • Le 18 septembre 2015

  • Dominique Nancy
Le religieux s’invite régulièrement dans le monde politique et le discours des politiciens

Le religieux s’invite régulièrement dans le monde politique et le discours des politiciens

Crédit : Thinkstock.

En 5 secondes

Pour mieux comprendre pourquoi le religieux est de plus en plus présent dans le monde politique et le discours des politiciens, Forum a rencontré la professeure Solange Lefebvre.

Le militantisme religieux n'a jamais été aussi présent depuis l'apparition du groupe armé État islamique. De jeunes Canadiens s'engagent dans le djihad. On décapite en direct sur YouTube et on fait sauter des monuments historiques au nom de la religion.

L'actualité fait état chaque jour des conflits religieux et des rapports du monde occidental avec l'islamisme. Résultat? Le religieux est de plus en plus présent dans le monde politique et le discours des politiciens. Au Québec, la gestion du religieux par l'État est abordée à travers la notion de «laïcité», même s'il n'y a pas de définition claire à son égard.

Pour mieux comprendre l'origine de ce phénomène et ses enjeux sociaux,Forum a rencontré Solange Lefebvre, professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions et titulaire de la Chaire sur la gestion de la diversité culturelle et religieuse de l'Université de Montréal.

Portrait de Solange Lefebvre

Solange Lefebvre, titulaire de la Chaire sur la gestion de la diversité culturelle et religieuse

Crédit : Amélie Philibert.

Peut-on parler d'un «retour du religieux» en voyant les religions retrouver une place sur la scène publique?

S.L. : Le «retour du religieux» est une expression bien tenace. Il faut comprendre ce qu'il y a derrière. Bien des gens ont cru dans les années 60 qu'on s'était «débarrassé» de la religion ou du moins qu'elle avait été reléguée à la sphère privée. Certes, il y a eu un déclin des vocations religieuses dans les pays occidentaux, mais il y a toujours des gens qui croient et qui pratiquent. En fait, on parle surtout d'un retour du religieux depuis la fin des années 70, lorsque la religion est entrée en politique de manière particulière et spectaculaire, sous l'œil des médias. Ce retour coïncide avec trois évènements principaux : l'élection de l'ayatollah Khomeiny en Iran, ce qui a inauguré la révolution islamique; l'élection du pape Jean-Paul II, qui a eu une grande influence dans l'émancipation des pays de l'Est communistes; et, enfin, l'affirmation des évangélistes américains en politique, qui prônaient les valeurs traditionnelles. Personnellement, plutôt qu'un retour du religieux, je parlerais davantage d'affirmation religieuse en contexte nouveau. Un plus récent «retour du religieux» est lié à l'islam politique extrémiste, singulier dans les pays musulmans qui en sont eux-mêmes victimes.

D'où vient ce «malaise» quant à la présence du religieux dans l'espace public?

S.L. : Au Canada et au Québec, en particulier, la dernière décennie a été assez mouvementée en ce qui a trait aux débats autour de la présence du religieux dans la société. Déjà dans les années 90, et surtout après 2000, la question du port du hidjab à l'école publique suscitait de fortes réactions en France et, par ricochet, au Québec francophone. Le débat au Québec sur les accommodements raisonnables est à l'origine de la mise sur pied en 2007 de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l'anxiété et le malaise sont généralisés partout en Occident. On redoute l'islam à cause de l'immigration, qui s'accompagnerait d'une sorte de réaffirmation d'un islam politique en Occident. Ce n'est évidemment pas le cas de tous les immigrés; la plupart recherchent la liberté et la démocratie. Ça rappelle un peu la crainte qu'on avait des Chinois dans les années 70 et 80. Souvenez-vous du «péril jaune». On avait peur que les Chinois nous envahissent! Toutes les vagues d'immigration apportent leur lot d'anxiété. Dans les discours des politiciens, on met par conséquent de l'avant le facteur de risque, mais le religieux gagne aussi en légitimité en tant que marqueur identitaire dans le cadre d'un discours sur les droits de la personne devenu incontournable.

Devant l'immigration et la question des accommodements raisonnables, attend-on justement l'intervention de l'État comme agent régulateur?

S.L. : L'État intervient déjà dans la mesure où il existe des chartes des droits et libertés qui nous donnent certains paramètres. On peut aussi téléphoner à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse si l'on a des questions relatives à un milieu particulier. Certaines décisions juridiques nous expliquent également un peu comment gérer les choses. Mais il va falloir qu'on apprenne à vivre ensemble, sans la béquille de règlements multipliés. On avance dans cette direction. Il y a eu un certain apprentissage; on est en train d'élaborer des outils et l'on a désormais une meilleure compréhension du problème. C'est bien beau de déclarer un état laïque, mais ça ne règle pas tous les problèmes. La France en est un exemple éloquent. Il y a d'énormes problèmes de gestion de la diversité dans la république laïque indivisible. Les Français essaient de résoudre tout ça avec différentes chartes plus ou moins juridiques. Pourtant, de nombreux experts qui travaillent sur la diversité religieuse sont sceptiques devant l'efficacité d'une charte générale de la laïcité, dans les pays jouissant déjà de chartes des droits étendues.

Y a-t-il une grande différence entre la place qu'occupe la religion dans la sphère publique au Québec et celle qui lui est accordée au Canada et aux États-Unis?

S.L. : À la différence de nos voisins du Sud, nous sommes moins à l'aise de parler de Dieu et de religion en public. Même le premier ministre du Canada, Stephen Harper, un croyant convaincu, a appris à éviter le sujet dans ses discours. À l'inverse, parler de religion en public est bien vu par les Américains. Le fameux God Bless You est dit sans gêne fréquemment par le président Barack Obama, et les stars américaines. Cela vient sans doute d'une culture d'affirmation publique, dont faisaient la promotion les protestants de l'Église du réveil, un groupe religieux qui a beaucoup marqué l'histoire du pays.

La seconde différence, c'est que depuis le 18e siècle les États-Unis ont laissé se développer l'économie des organisations, ce qui a favorisé l'apparition d'une grande richesse privée pour les églises et les universités. Résultat? Le système des écoles publiques aux États-Unis est très républicain, mais le privé est très confessionnel. Le Canada a pour sa part privilégié la collaboration avec les établissements religieux et d'enseignement ainsi que ceux de la santé du milieu public, qui ont bénéficié d'un soutien financier de l'État. Dès les années 60, on a fondé des universités indépendantes laïques, mais le système d'éducation primaire et secondaire est resté longtemps sous l'influence des églises protestantes et catholiques. C'est seulement au cours des années 2000 qu'on a remplacé dans les écoles le service de la pastorale par des animateurs à la vie spirituelle et communautaire. Le Québec a procédé dans les organismes publics et parapublics à une entreprise de la laïcisation assez avancée. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de place pour le spirituel, mais il n'y a pas de spirituel de type monoconfessionnel. Sur le plan scientifique, les Américains sont toutefois plus avancés que nous sur le sujet. Ils réfléchissent davantage sur les liens entre la santé et la spiritualité.

Paradoxalement, le tourisme religieux se porte très bien au Québec. L'oratoire Saint-Joseph est l'un des lieux les plus visités à Montréal. Comment expliquez-vous cela?

S.L. : On a une passion pour la religion au Québec. Mais on est aussi ambivalents et influencés par la France. Le Québec est probablement l'un des endroits très laïques dans le monde sur le plan public, mais quand on gratte un peu on s'aperçoit qu'on n'est pas si neutres que ça. Dans mon dernier ouvrage collectif, je démontre que la religion culturelle est imprégnée dans notre culture. Par exemple, on fonctionne encore avec le calendrier chrétien dont les vacances sont basées sur les fêtes religieuses. L'architecture aussi témoigne de notre passé religieux. D'ailleurs, les plus beaux monuments qu'on nous a légués sont souvent religieux: la basilique Notre-Dame, la cathédrale Marie-Reine-du-Monde ‒ réplique de la basilique Saint-Pierre de Rome ‒, l'oratoire Saint-Joseph... L'intérêt pour le patrimoine religieux est en forte croissance au Québec. Les retombées financières du tourisme les plus importantes ne seraient pas dues au Quartier des spectacles à Montréal. Ce sont les sanctuaires, les monuments religieux et les divers lieux de pèlerinage qui seraient principalement visités par les touristes, notamment les Américains. Bref, on a des attaches culturelles avec la religion dans la sphère publique, sans compter les convictions et pratiques qui perdurent.