Les experts en décontamination ont des lacunes en science

  • Forum
  • Le 22 septembre 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé
La phytoremédiation ne peut pas régler tous les problèmes de contamination des sols mais ce procédé reste largement sous-utilisé car il est mal connu des experts conseillant les gouvernements. En conséquence, les méthodes traditionnelles de décontamination

La phytoremédiation ne peut pas régler tous les problèmes de contamination des sols mais ce procédé reste largement sous-utilisé car il est mal connu des experts conseillant les gouvernements. En conséquence, les méthodes traditionnelles de décontamination

Crédit : Thinkstock.

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Les experts chargés de conseiller le gouvernement en matière de dépollution ne sont pas adéquatement informés sur les technologies émergentes.

Des centaines de sites industriels contaminés du Québec sont actuellement laissés à l'abandon et menacent les nappes phréatiques alors qu'il existe une technologie peu coûteuse et efficace pour les dépolluer : la phytoremédiation. Malheureusement, celle-ci est peu connue, même par les experts chargés de conseiller le gouvernement en la matière.

C'est ce qui ressort d'une recherche menée au cours des cinq dernières années par Éric Montpetit et Érick Lachapelle, professeurs au Département de science politique de l'Université de Montréal, et dont les résultats sont parus récemment dans les revues Policy Sciences et Environmental Politics.

Rappelons que la phytoremédiation (qui a fait l'objet de 1098 articles scientifiques répertoriés par le Web of Science entre 1994 et 2013) est un procédé de traitement biologique du sol ou de l'eau mettant à profit la faculté des végétaux d'y puiser des molécules nuisibles à l'environnement. Une fois que les contaminants se sont fixés dans leurs tiges, branches et feuilles, ils sont éliminés proprement après abattage. Actuellement, quand on doit dépolluer un site, on procède généralement par excavation. Les sols contaminés sont transportés par camion à un autre endroit.

Les chercheurs de l'UdeM, qui s'intéressent à la prise de décisions en politique publique, ont sondé les connaissances scientifiques d'une centaine de chimistes, géologues, ingénieurs et biologistes mandatés par le gouvernement pour le conseiller et découvert que les trois quarts d'entre eux avaient «de faibles ou de très faibles connaissances sur le sujet», souligne M. Montpetit. Ce résultat coïncide avec leur propre autoévaluation, car trois experts sur quatre (73 %) admettaient avoir une connaissance limitée de la phytoremédiation.

En vertu de la loi, certains spécialistes sont appelés à autoriser des plans de décontamination, d'autres ont un permis qui atteste leur compétence pour préparer des interventions. Dans un cas comme dans l'autre, ces experts jouent un rôle fondamental quant au choix de la technologie de décontamination.

Site fictif à décontaminer

Dans le questionnaire soumis aux 193 experts ciblés par les chercheurs, et auquel un peu moins de la moitié (94) ont répondu, on proposait un cas concret à étudier. Le site, fictif, d'une superficie de 2,6 hectares et considéré comme peu pollué, était situé dans une zone industrielle abandonnée et contenait des résidus de créosote, cuivre, zinc, plomb, chrome et arsenic à moins d'un mètre de profondeur. Le scénario présenté consistait en la plantation d'une colonie d'arbres dont les troncs, les branches et les feuilles seraient coupés et ramassés à la fin de la saison. Les répondants devaient évaluer ce plan en cochant une réponse parmi des énoncés allant de «complètement inacceptable» à «complètement acceptable». De façon générale, les participants ont indiqué que la phytoremédiation était inacceptable sur ce site. Or, celui-ci était directement inspiré d'authentiques lieux décontaminés avec succès par ce moyen aux États-Unis.

La bonne nouvelle, c'est que, après la lecture d'un résumé d'article scientifique démontrant les bienfaits de la dépollution par les plantes, l'opinion des experts s'est modifiée sensiblement. En tout cas, les participants ont répondu de façon très différente au questionnaire. «L'acceptabilité de l'approche phytotechnologique s'est accrue. On a noté une remontée chez 40 % des sujets du groupe témoin et de 54 % du groupe test, reprend M. Montpetit. Un seul résumé d'article a suffi pour modifier leur perception! Imaginez si ces gens étaient tenus au courant de façon continue de l'évolution des connaissances dans le domaine.»

Comment expliquer les lacunes des professionnels engagés dans ce secteur quand vient le temps de recourir aux technologies émergentes? Les auteurs, dans leurs conclusions, évoquent les conflits d'intérêts : «Dans le domaine de la décontamination, de puissantes forces travaillent contre l'acceptation de la phytoremédiation, peut-on lire dans Environmental Politics. La plupart des professionnels travaillent pour une industrie qui a beaucoup investi dans les technologies traditionnelles; d'autres sont employés par des firmes de consultants qui ont des liens étroits avec cette industrie.» Cependant, l'étude montre que la diffusion des découvertes scientifiques peut convaincre les professionnels d'adopter des technologies de remplacement moins coûteuses.

Enfin, les femmes sont plus favorables à ces technologies que les hommes.