Répéter à voix haute devant une personne augmente la mémorisation

La répétition en s’adressant à une personne favorise la mémoire verbale au-delà d’une simple répétition à voix haute

La répétition en s’adressant à une personne favorise la mémoire verbale au-delà d’une simple répétition à voix haute

Crédit : Illustration : Benoît Gougeon.

En 5 secondes

Répéter une information en s'adressant à quelqu'un favorise la mémoire verbale au-delà de la simple répétition à voix haute.

Répéter à voix haute accroît la mémorisation. Mais il y a mieux. Lorsque l'action est faite en s'adressant à une personne, la capacité de se souvenir est encore plus importante. C'est ce qu'ont montré les travaux d'Alexis Lafleur, dirigé par le professeur Victor Boucher, du Département de linguistique et de traduction de l'Université de Montréal. «On savait que répéter à voix haute était bénéfique pour la mémoire, mais c'est la première fois qu'une étude démontre que, si on le fait dans un contexte de communication, il y a un effet accru sur le plan du rappel de l'information», affirme M. Boucher.

Pour faire cette démonstration, les chercheurs ont demandé à 44 étudiants universitaires francophones de lire sur un écran une série de lexèmes issus du vocabulaire français (un lexème est un mot de base d'où sont tirés d'autres mots; par exemple, lait est à l'origine de laiterie, roman fait romancier et laver donne lavage). Les participants étaient munis d'écouteurs qui diffusaient un «bruit blanc» afin de masquer leur propre voix et d'éliminer le biais de la rétroaction auditive. Les sujets ont été soumis à quatre conditions expérimentales : prononcer le mot dans leur tête, le prononcer silencieusement en remuant les lèvres, le prononcer à voix haute en regardant l'écran et, enfin, le prononcer à voix haute en s'adressant à quelqu'un. Après une tâche de distraction, ils devaient désigner les lexèmes qu'ils se souvenaient avoir dits à partir d'une liste qui incluait des lexèmes non énoncés dans la première phase du test.

Les résultats indiquent une différence très nette lorsque l'exercice est réalisé à voix haute en présence d'un interlocuteur malgré le fait que les sujets n'entendaient absolument rien. Lire dans sa tête sans faire de mouvements d'articulation est la moins bonne façon de mémoriser une information. «Le simple fait d'articuler sans émettre de sons permet de créer un lien sensorimoteur qui accroît notre capacité de garder l'information en mémoire, mentionne Victor Boucher. Mais, si l'on fait appel à la fonctionnalité de l'acte de la parole, on a encore un plus grand souvenir.»

Mémoire défaillante

Le professeur Victor Boucher tente depuis plusieurs années d'établir des ponts entre son domaine d'étude et les neurosciences.

Crédit : Amélie Philibert.

Pour comprendre ce dont il s'agit, il faut savoir que des études menées au Laboratoire de sciences phonétiques du professeur Boucher ont montré que, lorsqu'on articule un son, on crée une référence sensorielle et motrice dans le cerveau du fait qu'on bouge la bouche et qu'on sent ses cordes vocales vibrer. «C'est ainsi que la présence d'un ou de plusieurs des aspects sensoriels permettra le rappel plus ou moins efficace de l'élément verbal. Mais l'effet de parler à quelqu'un démontre que, en plus des aspects sensorimoteurs liés à l'expression verbale, le cerveau se réfère à l'information multisensorielle associée à l'épisode de communication», précise le professeur Boucher. Résultat? On conserve mieux l'information en mémoire.

C'est en partie à ce phénomène que faisait allusion Marcel Proust en parlant des madeleines de son enfance pour témoigner de la puissance de la mémoire. L'évocation de la texture et de la saveur des petits gâteaux ravivait en lui un lien affectif qui lui rappelait sa mère.

Mais que conserve-t-on en mémoire? Comment fonctionne la mémoire épisodique et multisensorielle? Ces questions sont au cœur des travaux du professeur Boucher. Remettant en cause les approches formelles en linguistique, notamment l'analyse du langage oral au moyen de l'écrit, il tente depuis plusieurs années d'établir des ponts entre son domaine d'étude et les neurosciences. Avec son ancien étudiant Alexis Lafleur, aujourd'hui doctorant en neuropsychologie, M. Boucher a procédé à une autre expérience. «Cette fois, on a eu recours à des séquences de syllabes qui ne constituaient pas des lexèmes en français, soit des non-mots», signale le professeur.

Comme les chercheurs s'y attendaient, leurs données n'ont révélé aucune différence entre les diverses conditions expérimentales. Les sujets ne se rappelaient pas davantage les séquences de «non-mots», qu'ils les aient produites à voix haute, silencieusement ou en parlant à quelqu'un. Autrement dit, répéter des centaines de fois des syllabes qui n'ont pas de sens n'apporte rien. Peu importe la façon de le faire, la mémoire est défaillante. Selon le professeur, le fait que l'information ne puisse se greffer sur des éléments verbaux en mémoire et impliquant une référence sensorielle explique l'absence d'effets entre les conditions de production. «Les résultats de notre recherche confirment l'importance de l'expérience motosensorielle dans la mise en mémoire et permettent de mieux définir l'épisode sensoriel associé à l'expression verbale», fait valoir M. Boucher.

L'étude du professeur Boucher et d'Alexis Lafleur paraîtra dans la revue Consciousness and Cognition en novembre prochain.