Moi, je vote stratégique!

  • Forum
  • Le 29 septembre 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé
Quelque 8,3 % d’électeurs québécois opteraient, dans l’isoloir, pour le vote stratégique.

Quelque 8,3 % d’électeurs québécois opteraient, dans l’isoloir, pour le vote stratégique.

En 5 secondes

Le vote stratégique concernerait plus de huit pour cent des électeurs. Un étudiant consacre à ce sujet une thèse de doctorat, une première au Québec.

François Alary, enseignant au secondaire, écrivait dans La Presse le 19 juin dernier qu'il fallait voter pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) afin d'éviter la réélection des conservateurs.

Le «vote stratégique» de M. Alary ‒ jusque-là fidèle au Bloc québécois ‒ est symptomatique d'une variable importante dans les campagnes électorales. «On vote stratégiquement quand on pense que notre premier choix n'a aucune chance de l'emporter dans notre circonscription. Ni le deuxième. On vote pour un troisième parti en espérant bloquer ce qui nous apparaît comme une option pire», commente Jean-François Daoust, un chercheur en science politique de l'Université de Montréal qui consacre son doctorat à ce phénomène sous la direction d'André Blais, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études électorales.

Dans la présente campagne électorale fédérale, tant les médias que les partis font régulièrement mention de ce phénomène. Dans Le Devoir, Denis Monière écrivait le 20 juin qu'il fallait voter «authentique»; ce à quoi le philosophe Gérard Lévesque répondait le 4 juillet qu'«il n'y a pas de mal à voter stratégique»... Dans plusieurs de ses discours, le chef du NPD, Thomas Mulcair, fait du vote stratégique un atout électoral.

Le problème, dit M. Daoust, est que cette stratégie est risquée, surtout pendant cette campagne marquée par une fluctuation constante des intentions de vote. «Cette rhétorique peut fonctionner tant que le NPD domine dans les sondages. Mais s'il baisse, et ça semble s'avérer ces jours-ci, ce jeu pourrait favoriser les libéraux, qui deviennent les meilleurs prétendants au pouvoir.»

Chose certaine, la campagne actuelle constitue un excellent terrain de jeu pour observer le phénomène. Il semble y avoir une chaude lutte entre les trois principaux partis. Des détails pourraient faire la différence entre une victoire et une défaite; et entre un gouvernement majoritaire et un gouvernement minoritaire.

8,3 % des voix

Jean-François Daoust s’intéresse à la manière de concilier valeurs et choix.

Crédit : Amélie Philibert.

«Aucune étude sur le vote stratégique n'a été menée au Québec, qui est pourtant un cas intéressant, notamment du fait que ce soit la seule province au Canada où la dynamique partisane est double (fédéraliste/souverainiste et gauche/droite)», rappelle le doctorant dans un article de la revue Politique et sociétés.

Dans cet article portant sur l'élection québécoise de 2012, le politologue éclaire certains aspects du vote stratégique. Par exemple, le fait d'être un partisan convaincu augmente la probabilité de voter stratégiquement. Les hommes ne sont pas plus souvent «stratégiques» que les femmes. On sait que les votes stratégiques sont plus nombreux lorsqu'un enjeu clair a tendance à polariser les électeurs. Ainsi, au Canada, c'est en 1988 qu'on a noté pour la première fois un mouvement stratégique massif. Les partis s'affrontaient autour d'un projet de libre-échange économique avec les États-Unis. Enfin, l'article démontre que le fait d'être plus scolarisé ou mieux informé n'a pas d'effet sur la décision de voter stratégiquement.

Après avoir passé en revue la littérature scientifique sur le sujet, Jean-François Daoust estime la proportion de votes stratégiques à 8,3 % au Québec. C'est encore peu, compte tenu du fait qu'un électeur sur deux aurait de bonnes raisons, à son avis, d'envisager une approche stratégique. Mais c'est aussi un taux assez significatif pour que des études y soient consacrées.

Le chercheur aura l'occasion d'analyser les choix de plus d'un millier d'électeurs à cette élection fédérale. Les résultats seront comparés avec ceux issus d'une base de données internationale comptant 30 élections dans six pays depuis 2010. Ses résultats préliminaires montrent que le phénomène du vote stratégique est relativement stable, qu'on soit à l'intérieur d'un système présidentiel ou parlementaire, dans une représentation proportionnelle.

Question intéressante en science politique, le vote stratégique soulève également des interrogations philosophiques, ce qui n'est pas pour déplaire à Jean-François Daoust, qui a entamé ses études universitaires au Département de philosophie pour les poursuivre en science politique. «Je m'intéresse depuis longtemps aux manières de concilier nos valeurs avec nos choix. En matière de comportement électoral, cela peut se traduire ainsi : sommes-nous honnêtes et cohérents dans l'isoloir?» explique l'étudiant.

Jean-François Daoust possède un dossier remarquable (moyenne cumulative de 4,0 au premier cycle et de 4,2 à la maîtrise), ce qui lui a valu une bourse d'excellence du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. C'est un homme engagé socialement qui a agi, à titre de bénévole, à la Société Saint-Vincent de Paul, à l'Éco-quartier de la Pointe-aux-Prairies et au Relais pour la vie de la Pointe-de-l'Île.