Denise Bombardier, tête fonceuse

Denise Bombardier fait la une de la revue Les diplômés de l'Université de Montréal, édition de l'automne 2015.

Denise Bombardier fait la une de la revue Les diplômés de l'Université de Montréal, édition de l'automne 2015.

Crédit : Yves Lacombe

En 5 secondes

Longtemps l'une des têtes d'affiche de Radio-Canada, aujourd'hui chroniqueuse et écrivaine, Denise Bombardier est titulaire d'un doctorat de la Sorbonne et de deux diplômes de l'UdeM.

«Les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. M. Matzneff, lui, les attire avec sa réputation!» C'est en ces termes que Denise Bombardier lance son attaque contre Gabriel Matzneff sur le plateau d'Apostrophes, l'émission littéraire de Bernard Pivot, le 2 mars 1990. Mme Bombardier s'apprête à dénoncer les propos de l'auteur de Mes amours décomposés, qui se vante d'avoir eu de multiples relations sexuelles avec des mineurs. S'il était «un employé anonyme de n'importe quelle société, je crois qu'il aurait des comptes à rendre à la justice», martèle la Québécoise. «Moi, M. Matzneff me semble pitoyable», reprend-elle au sujet de l'homme assis à ses côtés, médusé.

Passé à l'histoire comme l'un des moments marquants de la télévision culturelle en France (et qui poussera l'écrivain à se retirer de la vie publique pendant quelques années), cet échange est encore visionné de nos jours. YouTube indique 20 000 vues de l'extrait depuis sa mise en ligne en 2014. Présenté comme l'une des plus cinglantes dénonciations de la pédophilie à la télévision, il fait souvent l'objet de questions posées à la diplômée de l'Université de Montréal (science politique 1968 et 1971). «Je ne regrette rien, bien entendu, dit-elle. J'étais si indignée de voir l'intelligentsia française se pâmer devant cet auteur à succès que je ne pouvais pas me taire.»

Pour le journaliste Pierre Maisonneuve, qui a publié un livre d'entretiens avec Denise Bombardier chez Novalis en 1998, ce passage à Antenne 2 témoigne bien de la fougue de celle qui fut sa collègue à Radio-Canada pendant un quart de siècle. «Ce jour-là, elle a fait tourner le vent. Elle avait l'expérience du direct et un propos à tenir. Elle n'a pas reculé.»

Celle qu'on surnommait «la bombe» dans les bureaux du radiodiffuseur public à cause de son caractère impétueux était à la fois crainte et respectée. «On l'enviait aussi, car elle savait se débrouiller pour obtenir des émissions intéressantes», déclare Pierre Maisonneuve, qui a toujours eu de l'admiration pour cette «femme de tête fulgurante mais aussi sensible et fragile». Des éléments qu'il a explorés dans son ouvrage intitulé Denise Bombardier : tête froide, cœur tendre.

La journaliste

Comme animatrice et intervieweuse, Denise Bombardier a vu défiler dans son studio les écrivaines Marguerite Yourcenar, Antonine Maillet et Margaret Awood, le président français François Mitterrand et d'innombrables hommes et femmes politiques. «Pierre Elliott Trudeau était particulièrement difficile à interviewer, car il était le roi du sophisme, relate Mme Bombardier en entrevue avec Les diplômés. Il fallait être très habile pour ne pas subir sa rhétorique.»

L'une des meilleures entrevues de sa carrière demeure celle qu'elle a réalisée avec la ministre française Simone Veil, une survivante des camps de concentration allemands et instigatrice de la loi décriminalisant l'avortement en 1968. «Une femme profondément inspirante!» Sa rencontre avec le sociologue Fernand Dumont figure également en haut de son palmarès personnel. «Il est l'un des brillants intellectuels qu'a produits le Québec», résume-t-elle.

Si la grande dame de la télévision avait 20 ans à notre époque, elle ne croit pas qu'elle se dirigerait vers le journalisme. «Nos grands réseaux ne s'intéressent pas aux entrevues en profondeur. Ils veulent de l'instantané, du condensé, du commentaire», déplore-t-elle.

De la Petite-Patrie à la Sorbonne

Née à Montréal en 1941, Denise Bombardier a grandi avenue De Gaspé, dans le quartier de La Petite-Patrie. Son père, très dur, méprisera ses moindres actions, y compris sa passion pour le rituel catholique, qu'elle observe scrupuleusement. Dans Une enfance à l'eau bénite (Seuil), elle relate ses années d'école dans un contexte où les intellectuels sont peu valorisés et où l'Église applique une morale pleine d'interdits. Les livres sont peu accessibles, mais elle réussit à s'en procurer grâce à des amis mieux nantis. Heureusement, sa mère croit en elle et lui donne envie de se dépasser. Elle lui fait suivre, dès l'âge de trois ans, des cours de diction.

Même si elle est une élève douée, son parcours scolaire s'arrête à 16 ans. «Mon père ne voulait pas payer les 10 dollars par mois pour m'instruire. Je suis devenue une drop-out. Je voulais quitter ma famille et voler de mes propres ailes», raconte-t-elle.

Son premier métier? Comédienne. Elle joue dans des pièces de Marcel Dubé en compagnie de Louise Marleau. On la voit dans un film de Michel Brault, Entre la mer et l'eau douce. Puis l'appel des études résonne de nouveau. Elle obtient un baccalauréat ès arts en 1968, l'équivalent d'un diplôme d'études collégiales aujourd'hui. Ce qui l'amène à des études en science politique. Elle se souvient de cours magistraux de Maurice Séguin en histoire, de Jean Meyaud en science politique et de Guy Rocher en sociologie. Ce dernier «était un pédagogue extraordinaire qui remplissait des salles. Même des étudiants en médecine venaient assister à ses cours.»

C'est la période de politique active. Denise Bombardier devient présidente du chapitre universitaire du Rassemblement pour l'indépendance nationale, auquel Pierre Bourgault vient d'adhérer. Rédactrice en chef duQuartier latin, le journal étudiant, elle écrit des textes enflammés que remarque Gérald Godin, le rédacteur en chef d'Aujourd'hui, émission d'affaires publiques de la télévision de Radio-Canada. Elle se voit offrir un poste à la société d'État mais le refuse, car elle ne veut pas renoncer à sa formation universitaire. Gérald Godin insiste. Elle fera les deux.

Elle sait déjà qu'elle sera journaliste. Mais elle veut aller au bout de ses études. Elle rédige un mémoire de maîtrise sur l'homme politique Paul Sauvé, puis se rend à la Sorbonne pour entreprendre un doctorat. Elle défend une thèse sous la direction de Jean Cazeneuve le 18 juin 1974, date anniversaire de l'appel du général de Gaulle. Son sujet : la politique étrangère en France vue à travers sa télévision.

De retour au Québec, elle est animatrice à la radio, puis crée en 1979 Noir sur Blanc. Elle devient la première femme à animer une émission politique à la télévision de Radio-Canada

  • En 1983, Denise Bombardier anime l'émission Le point avec Simon Durivage.

  • Denise Bombardier ratiboise son voisin en direct à la télévision française sous les yeux du romancier Alexandre Jardin.

  • «J'ai fait ma première communion en état de péché mortel», écrit l'auteure d'Une enfance à l'eau bénite, qui pratique l'autofiction dès 1985.

L'auteure

Dotée d'une énergie peu commune («J'ai l'air moins vieille que je ne le suis», mentionne-t-elle), Denise Bombardier ne décline guère de rencontres avec les lecteurs. Récemment, elle présentait son dernier livre à Saint-Malo. On a dû refuser une soixantaine de personnes. «Denise aime les gens et veut se faire aimer. Elle est pourvue d'une grande sensibilité. On ne voit pas ce côté d'elle quand on s'arrête à la personnalité publique, frondeuse et parfois vitriolique», fait remarquer Pierre Maisonneuve.

En tout cas, poursuit-il, elle est la seule femme de sa connaissance à avoir épousé deux fois le même homme. En effet, son mariage avec le réalisateur Claude Sylvestre (1927-2014) a connu une longue séparation. Entretemps, elle a eu une liaison avec l'ancien premier ministre québécois Lucien Bouchard. Elle s'est mariée en 2012 avec un dix-huitiémiste anglais, James Jackson. «Un authentique universitaire, commente-t-elle avec admiration et amusement. Il lit tout le temps. Il ne vit que par les livres.»

Le Dictionnaire amoureux du Québec, qu'elle a fait paraître chez Plon, a été bien reçu par la critique de part et d'autre de l'Atlantique. L'ouvrage est un abécédaire de concepts présentés à la québécoise.

A-t-elle écrit le livre qu'elle rêvait d'écrire et qui serait celui qui lui donnerait une totale satisfaction ? «Non, j'ai encore des choses à dire!» lance-t-elle en riant.

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Denise Bombardier répond au questionnaire de Marcel Proust

Popularisé par l'écrivain français Marcel Proust, le «questionnaire de Proust» est inspiré d'un jeu anglais du 19e siècle consistant à dévoiler ses goûts et aspirations à travers une trentaine de questions auxquelles on répond librement.

Ma vertu préférée :

La passion.

La qualité que je préfère chez un homme :

Le mystère.

La qualité que je préfère chez une femme :

La générosité.

Ce que j'apprécie le plus chez mes amis :

La fidélité.

Mon principal défaut :

L'impatience.

Mon occupation préférée :

Écrire.

Mon rêve de bonheur :

Ce que je vis maintenant.

Quel serait mon plus grand malheur?

Si je le dis, ça va le rapprocher de moi.

La couleur que je préfère :

Le bleu.

La fleur que je préfère :

Le mimosa.

L'oiseau que je préfère :

Je n'aime pas les oiseaux.

Mes auteurs favoris (prose) :

Albert Camus, Gabrielle Roy.

Mes poètes préférés :

Je ne lis plus beaucoup de poésie, mais j'ai beaucoup aimé Victor Hugo, Charles Baudelaire, Alfred de Musset. Gaston Miron demeure pour moi un grand poète.

Ce que je déteste par-dessus tout :

Les petites choses du quotidien, comme changer le rouleau de papier de toilette, faire le plein de la voiture...

Personnages historiques que je déteste le plus :

Tous les tyrans, tels Hitler, Staline, Pol Pot entre autres.

Le fait militaire que j'estime le plus :

L'appel du 18 juin du Général de Gaulle pour libérer la France.

Le don de la nature que j'aimerais avoir :

Savoir nommer les arbres, les plantes et les fleurs.

Comment j'aimerais mourir :

Je ne veux pas mourir!

Ma devise :

Il ne faut jamais insulter la vie.