Santé et technologie : les investisseurs sont indifférents aux besoins

  • Forum
  • Le 1 octobre 2015

  • Dominique Nancy
«Les technologies médicales ne sont pas examinées par les investisseurs à partir de leurs qualités intrinsèques pour les systèmes de soins mais selon leur potentiel commercial.

«Les technologies médicales ne sont pas examinées par les investisseurs à partir de leurs qualités intrinsèques pour les systèmes de soins mais selon leur potentiel commercial.

Crédit : Thinkstock.

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Les investisseurs en capital de risque ne sont pas sensibles aux besoins réels en matière de technologie dans les systèmes de soins, ni à ce qui pourrait être implanté pour relever les défis actuels.

Les technologies médicales ne sont pas commandées par les besoins réels ni par les défis auxquels font face les systèmes de santé. «Ce sont des préoccupations absentes des politiques publiques qui soutiennent l'innovation et de la façon même de penser des investisseurs en capital de risque», affirme Pascale Lehoux.

La professeure du Département d'administration de la santé et titulaire de la Chaire de recherche de l'Université de Montréal sur l'innovation responsable en santé a vu la nécessité de se questionner sur les processus de conception des technologies médicales. Qu'est-ce qui fait que certaines technologies existent et que d'autres ne voient jamais le jour? Comment les investisseurs choisissent-ils les innovations qu'ils vont soutenir?

Ces questions ont fait l'objet d'une étude rétrospective qu'elle a menée de 2008 à 2012 auprès de cinq entreprises dérivées de la région de Montréal qui avaient commercialisé une innovation médicale au début des années 90. Outre l'analyse des rapports annuels, des plans d'affaires et de leur revue médiatique, une cinquantaine d'entrevues semi-dirigées ont été réalisées auprès d'investisseurs, d'experts en développement technologique et de spécialistes des politiques économiques. «On voulait comprendre comment les investisseurs en capital de risque réfléchissent et sollicitent les entreprises dérivées. Qu'est-ce qui, dans cette entreprise et dans la technologie qu'elle tente de développer, a de la valeur à leurs yeux? On a aussi regardé ce qui leur procure un pouvoir décisionnel quant aux choix technologiques et stratégiques de l'entreprise», explique Mme Lehoux.

Les résultats, qui ont récemment été publiés dans la revue Science and Public Policy, précisent de quelle manière les investisseurs en capital de risque du domaine médical évaluent le potentiel d'une technologie. Que ce soit un dispositif implantable, un appareil chirurgical ou encore un projet de télésanté, la technologie n'est pas examinée à partir de ses qualités intrinsèques pour les systèmes de soins mais selon son potentiel commercial. En clair, les investisseurs s'intéressent aux technologies médicales qui correspondent à leurs critères d'investissement et qui offrent des perspectives de rendement à court terme. S'ils estiment qu'il n'y a pas véritablement de créneau porteur, que les projections de croissance commerciale ne sont pas suffisantes et qu'il n'existe pas de canaux de commercialisation dans lesquels s'insérer, la technologie ne sera pas mise au point. Même s'il pourrait y avoir un avantage concret pour la population.

L'analyse des données révèle également comment les investisseurs agissent pour transformer et protéger leurs investissements et, enfin, comment ils exercent leur autorité tout au long du processus d'élaboration de la technologie. Selon la professeure Lehoux, les politiques d'innovation actuelles devraient être examinées attentivement, car ce sont les investisseurs qui déterminent quelles technologies feront leur chemin dans les systèmes de soins de santé. «C'est très préoccupant, juge la chercheuse, car il y a plein d'occasions ratées de se lancer dans des innovations qui pourraient nous aider, par exemple pour mieux prendre en charge les maladies chroniques ou encore mieux répondre aux besoins liés au vieillissement de la population. Mais il est très difficile de convaincre les investisseurs d'engager des fonds dans ces secteurs.»

Protéger la valeur de l'entreprise

D'après Pascale Lehoux, il faut repenser les logiques commerciales qui sont actuellement sous-jacentes au développement technologique si notre objectif est de préserver la pérennité de nos systèmes de soins et d'accroître la santé des populations.

Portrait de Pascale Lehoux

Pascale Lehoux.

Crédit : Amélie Philibert.

Son étude, financée par les Instituts de recherche en santé du Canada, démontre d'ailleurs que les investisseurs ont beaucoup de pouvoir décisionnel sur les processus de conception et de mise en marché des innovations médicales. Or, cela influe directement sur la nature, le coût, l'utilité et la pertinence de ces technologies. «En exerçant un contrôle sur le processus d'élaboration, ils peuvent par exemple réordonner les priorités, dit la professeure. Cela peut avoir des conséquences sur les fonctions de la technologie ou encore sur sa fabrication, qui ne sera pas optimisée.»

Pire encore. La logique du marché qui préside au développement des technologies médicales fait en sorte qu'il y a des secteurs de la santé où il n'existe que peu ou pas d'options thérapeutiques. «C'est le cas notamment du monitorage à domicile, pour lequel il est plus difficile de trouver un modèle d'affaires adéquat», indique Mme Lehoux.

À son avis, une partie du problème réside dans les règles que doivent suivre les investisseurs et dont la logique est souvent perçue comme légitime. «On se dit que, s'ils sont prêts à verser de l'argent, ça doit être une bonne idée, note Mme Lehoux. Pourtant, ils se préoccupent davantage de protéger la valeur de l'entreprise et, ultimement, du rendement de l'argent investi que d'aider à la fabrication de technologies qui permettent de répondre plus efficacement aux attentes dans les systèmes de soins.» La chercheuse cite en exemple le cas d'un logiciel à l'origine destiné à accroître la capacité diagnostique en obstétrique. «Les investisseurs ont jugé que les ventes n'allaient pas assez vite. Ils ont donc changé de public cible. La technologie est devenue un outil d'archivage de données médicolégales pour les compagnies d'assurance, raconte-t-elle. Conséquence? D'un point de vue de la santé publique, l'innovation a aujourd'hui une valeur clinique marginale.»

Investissement social

Depuis 2005, le programme de la chaire de recherche de Pascale Lehoux examine les connaissances et les jugements stratégiques qui façonnent l'innovation médicale en amont des systèmes de soins, soit le processus de design lui-même, incluant les analyses de besoins, les stratégies de développement, les contraintes et les occasions du marché et l'effet des politiques. Ses recherches l'ont convaincue de la nécessité de «créer des mécanismes en amont qui permettent d'influencer les processus de recherche et développement des innovations afin de promouvoir l'entrée sur le marché de technologies qui contribuent plus clairement au bien-être collectif».

«J'ai parfois l'air réfractaire au changement! Ce n'est pas le cas. J'aime l'innovation. Mais je crois qu'il est possible d'investir dans des technologies qui rapportent sur le plan social, entre autres dans la création d'emplois durables, et la réduction de l'exclusion et des inégalités», conclut la chercheuse, qui entamera prochainement une série d'études sur l'investissement social.

Outre Mme Lehoux, trois chercheurs sont signataires de la récente étude parue dans Science and Public Policy: Geneviève Daudelin, de l'Université de Montréal, ainsi que F. A. Miller et D. R. Urbach, de l'Université de Toronto.