Soigner des patients «sans médecin», c'est possible... et efficace!

  • Forum
  • Le 8 octobre 2015

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

Une coopérative de soins de première ligne peut contribuer à désengorger le réseau de la santé, selon une équipe de recherche que dirigent Damien Contandriopoulos et Arnaud Duhoux.

Une coopérative de soins de première ligne, reposant essentiellement sur des soins infirmiers, peut contribuer à désengorger le réseau de la santé. Pour preuve, moins de cinq pour cent des 1700 visites de patients traités dans une coopérative de Québec sont dirigés vers un médecin de famille – ce qui entraîne des économies de près de 120 000 $ dans le réseau sociosanitaire québécois.

Infirmière praticienne spécialisée en première ligne, Isabelle Têtu (à gauche) est l’une des fondatrices de la coopérative SABSA.

Crédit : SABSA

C'est ce qui ressort d'une étude préliminaire des activités de la Coopérative de services à bas seuil d'accessibilité (SABSA), effectuée par des chercheurs de l'Équipe de soins primaires intégrés, sous la direction des professeurs Damien Contandriopoulos et Arnaud Duhoux, de la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal. L'Équipe regroupe aussi des chercheurs des universités Laval, de Sherbrooke et du Québec à Rimouski.

Située dans le quartier Saint-Sauveur de la basse-ville de Québec, la coopérative SABSA offre des soins à des populations vulnérables telles que les personnes atteintes du VIH-sida et de l'hépatite C, ou à des résidants du quartier qui ont un accès difficile au réseau de la santé et des services sociaux. La coopérative a ouvert ses portes en 2011, mais a élargi son offre de service en 2014 grâce à un partenariat avec la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), qui assure une partie de la rémunération des travailleurs de la coopérative.

Fait particulier, l'offre de soins est principalement basée sur une pratique interprofessionnelle où les infirmières jouent un rôle important : c'est une infirmière praticienne spécialisée – IPS dans le jargon de la profession – qui assume 85 % des consultations. Il n'y a aucun médecin sur place, mais la coopérative a des ententes de collaboration avec plusieurs médecins généralistes et spécialistes à qui sont adressés certains patients.

Et les premiers résultats de l'étude indiquent que plus du tiers des consultations (35,7 %) ne demandent aucun suivi et près des trois quarts (72,2 %) entraînent un suivi à la coopérative SABSA.

«En fait, 95 % des visites se terminent sans que le patient soit dirigé vers un médecin de famille, ce qui démontre la capacité de la coopérative à prendre en charge la grande majorité des besoins de ses clients», mentionne M. Contandriopoulos.

Selon lui, cet exploit est d'autant plus remarquable que la coopérative SABSA «traite majoritairement des patients qui vivent des situations lourdes et complexes : 43 % ont un problème de santé mentale et 39 % souffrent du VIH-sida ou de l'hépatite C, souvent en combinaison avec la toxicomanie et des conditions de vie difficiles».

Approche de soins interprofessionnelle

Les soins et services de la coopérative sont assurés par cinq employés, dont deux IPS et une intervenante sociale, ainsi que par une dizaine de professionnels bénévoles, parmi lesquels cinq infirmières, une nutritionniste, un orthophoniste et une technicienne de laboratoire.

«Le fait que la coopérative SABSA fonctionne sans médecin sur place n'est pas en opposition avec la pratique médicale, mais elle contribue à l'établissement d'une forme intégrée de soins, et ce, dans le respect des protocoles médicaux», dit le professeur Contandriopoulos.

Ainsi, le personnel travaille en équipe, de façon interdisciplinaire, à partir du portrait global du patient, qui est lui-même partie prenante des décisions quant à son état de santé.

Par ailleurs, le fonctionnement de la coopérative s'appuie sur un modèle d'accès de proximité adapté à la clientèle et au milieu : pas de rendez-vous nécessaire, ni besoin d'être membre pour y recevoir gratuitement des soins.

Cette approche permet donc de couvrir les besoins non satisfaits par le réseau de la santé. De fait, 56 % des patients interrogés par l'équipe de chercheurs ont déclaré avoir voulu consulter un médecin ou un professionnel de la santé sans y être parvenus dans les deux années précédant l'ouverture de la coopérative.

«Ce taux de besoins non comblés en services de santé est beaucoup plus élevé que ce qui est rapporté dans la littérature scientifique», fait remarquer Damien Contandriopoulos.

Un modèle à favoriser

Le projet de recherche de MM. Contandriopoulos et Duhoux est un projet à long terme. Il a été rendu possible grâce à un financement de 700 000 $ des Instituts de recherche en santé du Canada et au soutien de plusieurs partenaires dont le Réseau de recherche en interventions en sciences infirmières du Québec, l'Institut de recherche en santé publique de l'Université de Montréal, la FIQ et la Faculté des sciences infirmières de l'Université Laval.

«Pour l'heure, le rapport préliminaire fait ressortir qu'il est possible d'améliorer l'accès aux soins de santé primaires de très haute qualité en dehors du modèle du cabinet médical à proprement parler», conclut M. Contandriopoulos. Au cours des prochaines années, nous documenterons la nature de cette coopérative comme modèle innovant de soins primaires, son mode de fonctionnement et son potentiel au regard des connaissances scientifiques disponibles.»