Une anthropologue documente une vallée oubliée du Japon rural

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  • Le 15 octobre 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé
Cérémonie traditionnelle dans la Vallée d’Iya.

Cérémonie traditionnelle dans la Vallée d’Iya.

Crédit : Chiiori Trust.

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Myriam Grondin a exploré une région rurale méconnue du Japon, la vallée d'Iya. Elle en a fait son sujet de doctorat.

La vallée d'Iya, située au sud-ouest du Japon, est l'une des régions les plus isolées de l'empire du Soleil-Levant. Au dernier recensement, on comptait tout juste 3535 habitants, dont à peine plus d'une cinquantaine d'enfants, dans ses hameaux à flanc de montagne sur l'île de Shikoku.

L'exode vers les villes, entamé dans les années 50, a entraîné la fermeture d'écoles, la disparition de célébrations traditionnelles et le déclin des techniques d'agriculture locales. C'est là que Myriam Grondin, anthropologue de l'Université de Montréal, a séjourné à cinq reprises depuis 2012 avec sa fille Maëlys, huit ans. Des séjours qui totalisent près d'une année. «C'est d'une beauté à couper le souffle, et il y a là un monde oublié qui semble avoir échappé au passage du temps», affirme la jeune femme qui déposera d'ici le printemps prochain sa thèse de doctorat sur les effets de la modernisation et de l'exode rural sur les patrimoines culturels de la vallée.

Abordant sa recherche à la manière des authentiques anthropologues de terrain, Mme Grondin a peu à peu gagné la confiance des villageois et recueilli, au fil de ses visites, les témoignages de plus de 400 personnes. Identité, politique, culture traditionnelle, alimentation, relations humaines : de nombreux sujets ont été évoqués par les hommes et les femmes avec lesquels elle s'est entretenue.

Que connaît-on du Japon, à part les quelques stéréotypes véhiculés sur les samouraïs et les geishas? Bien peu de choses en vérité, déplore Mme Grondin, rencontrée dans les locaux des Amis de la montagne, à Montréal, où elle travaille à titre de responsable des dossiers de protection du mont Royal. «Partant du constat qu'une grande majorité des recherches menées au Japon s'inscrivent aujourd'hui dans le monde urbain, je souhaite par mon projet doctoral faire connaître une autre facette du Japon contemporain trop souvent occultée : celle du monde rural. Je vise ainsi à apporter une part de complémentarité nécessaire pour brosser un portrait global, unifié et révélateur du Japon moderne», explique-t-elle en introduction à son examen de synthèse, fait en 2012.

Elle mentionne que la vallée possède une valeur patrimoniale paysagère et culturelle exceptionnelle. «La population actuelle d'Iya a vécu le passage vers la modernité et a été témoin de l'exode rural et des changements survenus dans la société. Ces gens sont porteurs de connaissances ancestrales et de souvenirs des temps anciens, pour la plupart peu ou pas documentés. À ma connaissance, aucune publication de langue française ou anglaise n'existe sur le sujet.»

Pour le tourisme durable

Par ses travaux, Mme Grondin espère contribuer à garder vivante la culture en perdition de ce coin du Japon. Ils s'inscrivent dans la volonté locale d'une revitalisation de la vallée par les acteurs du milieu et ses habitants. «Une partie de la région s'est développée sur le plan touristique, mais ce n'est pas le cas des villages que je connais, sur un flanc plus sauvage. Les routes sont dangereuses et les infrastructures plus chaotiques. Les projets de revitalisation en cours pourraient permettre un autre genre de développement touristique. Moins massif, ce tourisme durable culturel mettrait de l'avant un volet patrimonial et historique très peu connu du pays», dit l'étudiante, qui travaille sous la direction de Bernard Bernier, directeur du Département d'anthropologie de l'UdeM et spécialiste réputé du Japon.

Grâce aux relations amicales qu'elle a nouées avec les gens de la vallée et à sa connaissance suffisante de la langue japonaise, Mme Grondin entend «mobiliser les habitants de la vallée à toutes les étapes du processus de recherche : des éléments patrimoniaux à cibler au processus d'analyse et de décision». En novembre dernier, elle a présenté un résumé de son intervention au symposium scientifique du Conseil international des monuments et des sites, l'ICOMOS, en Italie. Sa présentation s'intitulait «Mise en valeur du patrimoine culturel et paysager d'Iya : un processus itératif de tourisme durable pour l'avenir de la vallée».

Hasard et objet d'étude

C'est un peu par hasard que Myriam Grondin a découvert la région qu'elle étudie aujourd'hui dans sa thèse. Alors qu'elle venait de terminer une maîtrise sur l'esthétique wabi dans le rituel de la cérémonie du thé dans la société japonaise, elle a voulu réaliser un documentaire sur les sites les plus méconnus du pays. «Après toutes ces années d'études, j'avais envie d'un projet concret, avec des retombées mesurables», relate-t-elle.

Son arrivée dans l'île de Shikoku demeure bien ancrée dans sa mémoire. La vallée creusée dans les montagnes présentait un merveilleux mélange de nature sauvage et de vie traditionnelle. À son retour au Québec, le projet de doctorat a pris forme. Lauréate d'une bourse de la Japan Foundation, elle a pu se rendre de nouveau en Asie du Sud-Est pour se concentrer sur la vallée d'Iya. «Je m'y sens bien acceptée, tout comme ma fille, qui considère la vallée comme son second village natal.»

Originaire de Saint-Joseph-de-Beauce, Myriam Grondin a été très jeune intriguée par cette partie du monde. Son premier devoir personnel en cinquième année du primaire avait pour titre «Le Japon», rappelle-t-elle en riant. «J'étais fascinée par la calligraphie. Je le suis toujours d'ailleurs.»

Elle fera de nombreuses escales autour de la terre avant de s'arrêter pour de bon. Les cadets l'ont conduite dans l'Ouest canadien; elle poursuivra sa bourlingue durant un an en Angleterre, puis passera une autre année à Mayotte.

De concert avec son directeur, elle a décidé de rédiger une thèse qui lui correspond. «Je ne voulais pas être l'anthropologue qui prend des notes et demeure en retrait de son objet d'étude. Je voulais vivre avec les gens, communiquer avec eux. Et construire une relation durable.»

Ce mois-ci, elle effectuera un «court voyage de trois semaines» à Shikoku qui lui permettra de retrouver ses amis villageois. À son retour, ce sera le sprint final pour le dépôt et la soutenance de sa thèse.

  • Paysans dans la nature.

    Paysans japonais dans la nature.