Chanter vaut mieux que parler pour calmer les bébés

Les mamans occidentales ne mettent pas assez à profit les vertus apaisantes du chant.

Les mamans occidentales ne mettent pas assez à profit les vertus apaisantes du chant.

En 5 secondes

Selon une nouvelle étude, les bébés perdent leur calme deux fois plus vite lorsqu’ils entendent des paroles plutôt que des chansons.

Dans une nouvelle étude de l’Université de Montréal, des bébés demeuraient calmes deux fois plus longtemps lorsqu’ils entendaient des chansons (qu’ils ne connaissaient même pas) que lorsqu’ils entendaient quelqu’un leur parler. « L’effet du chant et des paroles sur l’attention des enfants en bas âge a fait l’objet de nombreuses études, mais nous voulions savoir quelles étaient leurs répercussions sur la maîtrise des émotions, explique la professeure Isabelle Peretz du Centre de recherche sur le cerveau, le langage et la musique, de l’Université. La capacité de maîtriser ses émotions n’est bien sûr pas très développée chez les bébés, et nous croyons que le chant aide les enfants, y compris ceux en bas âge, à renforcer cette faculté. » L’étude, publiée récemment dans Infancy, a porté sur trente bébés en santé âgés entre six et neuf mois.

Les humains sont naturellement captivés par la musique. Chez les adultes et les enfants d’âge avancé, cet effet d’« entraînement » se traduit par des comportements comme taper du pied, hocher la tête ou battre la mesure. « Chez les enfants en bas âge, il n’y a aucune synchronisation entre le comportement externe et la musique, parce qu’ils n’en ont pas les capacités motrices ou mentales, explique la professeure Peretz. Notre étude visait en partie à déterminer s’ils avaient les capacités mentales pour ressentir cet effet. Selon nos conclusions, les bébés se laissaient emporter par la musique, ce qui permet de croire qu’ils ont les aptitudes mentales pour se laisser “entraîner”. »

Les chercheuses ont utilisé divers moyens pour s’assurer que la réaction des bébés à la musique n’était pas influencée par d’autres facteurs, comme leur sensibilité à la voix de leur mère. En premier lieu, elles ont fait entendre aux bébés des enregistrements de paroles (en langage « de bébé » et d’adulte) et de musique en turc, pour que les sons ne leur soient pas familiers. « Les chansons ont été choisies dans le répertoire turc, et non occidental. Il s’agit d’un aspect important, car les études ont démontré que les chansons que nous chantons aux jeunes enfants se trouvent dans une tonalité précise avec un tempo particulier, souligne Mariève Corbeil, première auteure, également de l’Université de Montréal. Tous les parents savent qu’ils n’auront pas beaucoup de succès en chantant des chansons de Rihanna à leur bébé! » Deuxièmement, les bébés n’ont été exposés à aucun autre stimulus. « Leurs parents se trouvaient dans la salle, mais ils étaient assis derrière leur bébé. Leurs expressions faciales ne pouvaient donc pas influencer celle de l’enfant, ajoute Mme Corbeil. Nous avons aussi fait entendre aux bébés des enregistrements plutôt que des chansons ou des paroles en direct, pour que tous les enfants soient exposés à des prestations comparables et qu’aucune interaction n’ait lieu entre le bébé et la personne qui chante ou qui parle. »

Une fois leur enfant calme, les parents prenaient place sur des chaises derrière le bébé, et l’expérience commençait. Les chercheuses faisaient jouer les enregistrements jusqu’à ce que le bébé manifeste les premiers signes indiquant qu’il allait se mettre à pleurer : abaissement des sourcils, déplacement latéral des coins de la bouche, ouverture de la bouche et soulèvement des joues. Ces expressions faciales sont les signes d’affliction les plus courants. « Lorsqu’ils entendaient une chanson turque, les bébés restaient calmes pendant environ neuf minutes en moyenne. En entendant quelqu’un parler, ils demeuraient calmes deux fois moins longtemps, qu’il s’agisse ou non de langage de bébé », indique Mme Corbeil. Le langage de bébé les calmait pendant un peu plus de quatre minutes en moyenne comparativement à un peu moins de quatre minutes pour le langage d’adulte. « Le peu de différence entre ces deux types de paroles nous a surprises », ajoute-t-elle.

Les chercheuses ont ensuite vérifié leurs conclusions en exposant un autre groupe d’enfants à des enregistrements de mères chantant dans une langue familière (le français). Elles ont constaté les mêmes effets. « Nos conclusions laissent peu de doutes sur l’efficacité des rondes enfantines pour apaiser les bébés pendant une période prolongée, affirme la professeure Peretz. Même dans l’environnement relativement stérile de la salle d’expérience – murs noirs, lumière tamisée, absence de jouets et absence de toute stimulation visuelle ou tactile– la voix d’une femme qui chante maintenait le bien-être des bébés plus longtemps que la parole.» Mme Corbeil ajoute : « Les bébés écoutaient les chansons en turc pendant environ neuf minutes avant de présenter les signes annonçant qu’ils allaient pleurer. Ce délai était de six minutes dans le cas des chansons en français, soit la langue avec laquelle ils étaient très familiers. Ces conclusions démontrent l’importance intrinsèque de la musique, et des chansons pour enfants en particulier, qui satisfont notre désir de simplicité et notre attirance pour la répétition. »

Les conclusions sont importantes, car les mères, en Occident en particulier, parlent beaucoup plus qu’elles ne chantent à leurs enfants et ne mettent donc pas à profit les propriétés de régulation des émotions que présente le chant. Les chercheuses croient que le chant pourrait être particulièrement utile aux parents qui font face à des difficultés socioéconomiques ou émotionnelles. « Lorsque leurs enfants présentent des signes d’irritation, les parents cherchent habituellement à les réconforter. Toutefois, ces signes provoquent parfois de la frustration et de la colère chez certains parents à risque, ce qui peut mener à des réactions insensibles et, dans les pires cas, à de la négligence ou de la violence, affirme la professeure Peretz. Les parents à risque dont s’occupent les organismes de services sociaux pourraient être encouragés à faire jouer des chansons à leurs jeunes enfants et, mieux encore, à leur en chanter. »

À propos de cette étude

Mariève Corbeil, Sandra E. Trehub et Isabelle Peretz ont publié «Singing Delays the Onset of Infant Distress» dans Infancy le 22 septembre 2015 (doi : 10.1111/infa.12114). Mmes Corbeil, Peretz et Trehub sont affiliées au Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son de l'Université de Montréal et au Centre de recherche sur le cerveau, le langage et la musique. Isabelle Peretz est également professeure au Département de psychologie de l'Université et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurocognition de la musique. Sandra E. Trehub est rattachée au département de psychologie de l'Université de Toronto à Mississauga.

Cette recherche a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, l'Advanced Interdisciplinary Research in Singing, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et le Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies.

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