La crise environnementale nous oblige à inventer de nouveaux concepts

  • Forum
  • Le 4 novembre 2015

  • Daniel Baril
Plusieurs cours d'eau de l'Amazonie ont subi des dommages dont les premiers habitants ne sont pas responsables.

Plusieurs cours d'eau de l'Amazonie ont subi des dommages dont les premiers habitants ne sont pas responsables.

Crédit : Ana Cotta

En 5 secondes

L'anthropologue Philippe Descola a prononcé une conférence sur l'opposition entre nature et culture.

Devant la menace que fait planer le réchauffement climatique sur l'écologie planétaire, il faut penser différemment les rapports entre nature et culture, rompre avec l'approche marchande qui fait de l'environnement une ressource et inventer de nouveaux concepts sans nous priver de l'apport des Lumières quant aux droits de la personne.

C'est en substance l'appel qu'a lancé l'anthropologue Philippe Descola au terme d'une conférence tenue à l'Université de Montréal le 29 octobre. «Il faut nous réveiller de notre torpeur, revoir notre représentation du monde et cesser de faire comme si nous étions seuls au monde parce que nous, humains, avons des capacités d'abstraction», a-t-il déclaré.

À son avis, il est utopique de croire que nous réussirons à limiter le réchauffement climatique à deux degrés de plus d'ici la fin du siècle, comme le propose la conférence des Nations unies sur le climat qui se tiendra en décembre à Paris. «Ce sera trois ou quatre degrés de plus en moyenne, ce qui veut dire de cinq à six degrés dans certaines régions comme l'Amazonie, où la forêt humide risque de disparaître», estime l'anthropologue qui a réalisé ses principaux travaux sur des peuples de cette vaste région.

Titulaire de la chaire Anthropologie de la nature au Collège de France, à Paris, le professeur Descola était de passage à l'UdeM afin de recevoir un doctorat honorifique à l'invitation du Département de sociologie et du Département d'anthropologie. Il a, à cette occasion, été invité à présenter une conférence sur le thème de l'opposition entre nature et culture en sociologie.

La nature selon les Achuar

Ancien étudiant de Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola s'est fait connaître par son volume Par-delà nature et culture, un ouvrage découlant entre autres de ses observations effectuées chez les Achuar, un peuple de l'Amazonie équatoriale.

À la recherche d'un cas pouvant montrer comment une société s'adapte à son environnement, l'anthropologue a vite constaté que les Achuar ne font pas la distinction que nous établissons habituellement entre nature et culture. «Ce peuple assimile les plantes et les animaux à des partenaires sociaux et non à des ressources à exploiter, a-t-il expliqué. Il ne voit pas la nature comme une chose étrangère à laquelle il faut s'adapter; la nature est domestique sans être domestiquée.»

Pour les femmes, par exemple, les plantes cultivées sont analogues à leurs enfants et les hommes considèrent les animaux qu'ils chassent... comme des beaux-frères!

À l'instar de tout autre peuple animiste, tant de l'Afrique que de la forêt boréale, les Achuar attribuent des caractéristiques anthropomorphiques aux éléments de la nature et communiquent avec eux par rituel. Cette observation amène Philippe Descola à remettre en question la prétendue universalité de l'opposition entre nature et culture et à la voir comme une simple façon parmi d'autres d'interagir avec son environnement, une façon somme toute bien occidentale.

Culture et biologie

Des étudiants en sociologie avaient au préalable adressé quelques questions écrites au conférencier, l'invitant, notamment, à clarifier sa position quant aux travaux de primatologie et de sociobiologie qui fondent en partie la culture sur des prédispositions biologiques, ce qui tend à remettre également en question l'opposition établie en sociologie entre nature et culture.

«La notion de culture est une invention tardive qui vise à nous distinguer de la nature. On perpétue ainsi des implicites et je n'utilise pas cette notion», a fait valoir le conférencier.

Sur les questions plus spécifiquement évolutives, Philippe Descola a précisé que l'anthropologie s'intéresse aux différences alors que la sociobiologie se préoccupe des ressemblances. Des notions de biologie évolutive, comme celle de la sélection par la parenté (inclusive fitness), n'intéressent pas les anthropologues, qui étudient plutôt les diverses formes sociales de parenté, a-t-il affirmé.

L'exemple aura étonné quelques anthropologues venus entendre M. Descola. Les différentes approches en biologie évolutive permettent en effet d'expliquer des comportements sociaux et familiaux comme l'altruisme envers les apparentés et même certaines «catégories cognitives» ou «structures mentales» définies par Claude Lévi-Strauss, dont l'évitement de l'inceste, en mettant en évidence leurs substrats biologiques adaptatifs.

Distinctions

À la remise de son doctorat honorifique à la collation des grades du 29 octobre, l'UdeM a tenu à souligner les nombreuses distinctions déjà décernées au professeur Descola, dont l'Ordre national du mérite, le Prix de sociologie de la Fondation Édouard Bonnefous accordé par l'Académie des sciences morales et politiques et, pour l'ensemble de ses travaux, la médaille d'or du Centre national de la recherche scientifique, qui est la plus prestigieuse récompense scientifique française. Philippe Descola est également honorary fellow du Royal Anthropological Institute de Londres et de l'European Association of Sociology Anthropology.