Légaliser le cannabis, oui... à condition de bien s'y préparer

  • Forum
  • Le 4 novembre 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé
Durant la campagne électorale, Justin Trudeau a promis de légaliser le cannabis s'il était porté au pouvoir. Tiendra-t-il promesse?

Durant la campagne électorale, Justin Trudeau a promis de légaliser le cannabis s'il était porté au pouvoir. Tiendra-t-il promesse?

Crédit : Flickr

En 5 secondes

Serge Brochu, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal, estime que le Canada devrait légaliser l’usage récréatif du cannabis.

Quels sont les éléments en faveur de la légalisation?

Elle permettra de transformer un marché noir en une industrie légale, imposable et encadrée par un système de contrôle de la qualité. Les groupes criminalisés font des profits énormes grâce à la consommation de cannabis, et ces profits échappent complètement à la collectivité. De plus, la prohibition a des effets pervers bien documentés. Par exemple, 54 % des arrestations liées au cannabis ont pour cause la possession simple. Cela représente à mes yeux un gaspillage des ressources policières tandis que des jeunes, dans de nombreux cas, se voient très tôt judiciarisés par le système. Dans les faits, les usagers réguliers de marijuana sont souvent des gens ordinaires qui fument chez eux et ne se font pas arrêter. C'est ce que nous avons constaté au cours d'une étude menée auprès de 165 consommateurs réguliers canadiens de cannabis en 2011 et publiée dans leJournal of Drug Issues.

Il ne faut pas se faire d'illusions. Les fumeurs de cannabis sont nombreux; ils l'ont toujours été et ils le resteront. La légalisation permettrait de rendre cette habitude de consommation transparente. Dans un État où le cannabis serait légalisé, nous pourrions entreprendre ouvertement des recherches sur ce phénomène : quelles sont les normes d'une consommation modérée? Comment calculer son taux de THC [ou tétrahydrocannabinol, substance psychoactive du cannabis] Comment déterminer de façon fiable les facultés affaiblies par l'usage de cannabis chez un automobiliste?

Les Canadiens sont-ils prêts?

Oui, beaucoup plus qu'on le pense. Les sondages montrent que la population est d'accord sur une forme de décriminalisation. Selon un sondage Ekos-La Presse paru le 3 novembre 2015, deux Canadiens sur trois sont en faveur de la légalisation de la marijuana. L'appui a atteint près de 90 % dans la Boussole électorale de Radio-Canada, bien que ce ne soit pas ici un outil scientifique. Durant la dernière campagne fédérale, tous les chefs des principaux partis, à l'exception de Stephen Harper, étaient pour la décriminalisation ou la légalisation.

Y a-t-il des pays ou des législations modèles? Les Pays-Bas sont-ils un exemple à suivre?

Aux Pays-Bas, il s'agit plutôt d'une décriminalisation; la chaîne de production demeure largement contrôlée par le marché noir. En Uruguay, il y a eu légalisation et le marché noir est en perte de vitesse, mais il est encore tôt pour en tirer des conclusions fermes, car la vente en pharmacie a été différée. Aux États-Unis, le Colorado et l'État de Washington, l'Alaska et l'Oregon ont légalisé le cannabis et cela demeure des cas intéressants. Mais c'est un peu différent de ce qu'on devrait trouver au Canada, si je me fie aux recommandations du sénateur Pierre Claude Nolin, qui a signé en 2013 un rapport très bien documenté sur le sujet. Précédemment, Marie-Andrée Bertrand, qui a fait carrière à l'Université de Montréal, avait elle aussi conclu aux bienfaits de la légalisation.

Et que préconisent ces rapports?

Que la légalisation pourrait s'accompagner d'une hausse de la consommation. Il faut donc mettre sur pied, bien avant d'autoriser le commerce du cannabis, des programmes bien définis de prévention et de traitement des dépendances. Il faut penser prévention. Les experts de santé publique doivent être mis à contribution.

Cela peut sembler paradoxal, mais c'est un peu comme pour l'alcool. La prohibition a fait naître de multiples problèmes qui sont beaucoup plus faciles à régler lorsque la circulation et l'usage sont légaux.

Devrait-il y avoir un âge minimal pour en consommer légalement?

Oui, mais il faut savoir que les études démontrent qu'une grande majorité de jeunes essaient au moins une fois de fumer du cannabis. Si l'on en autorisait la vente et la consommation à 21 ans, comme certains l'ont proposé, le problème de l'approvisionnement illicite demeurerait entier pour les plus jeunes. Il est donc important que l'âge légal pour se procurer le produit ne soit pas trop élevé.

Croyez-vous que Justin Trudeau honorera sa promesse électorale?

Je le souhaite mais, compte tenu des diverses mesures à mettre en place avant de légaliser le cannabis, je pense que cela ne pourra pas se faire rapidement. À mon avis, M. Trudeau attendra un an ou deux comme chef de gouvernement avant de lancer un projet aussi novateur. Le Canada, cela dit, a une longueur d'avance sur plusieurs pays depuis qu'il autorise le cannabis à usage médical. Une mesure instaurée dès 2001 et qui fonctionne plutôt bien.