Le langage du corps : pour en finir avec les charlatans!

  • Forum
  • Le 9 novembre 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

En 5 secondes

Deux chercheurs de l'Université de Montréal créent le Centre d'études en sciences de la communication non verbale.

La joie, la colère, la tristesse, la surprise, le dégoût, la peur et le mépris provoquent sur le visage humain des traits caractéristiques qui transcendent les cultures et les époques.

«Même les aveugles de naissance expriment la plupart de ces émotions de façon reconnaissable pour leur entourage», précise Pierrich Plusquellec, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal et fondateur, avec Vincent Denault, juriste et étudiant au doctorat en communication à l'UdeM, du Centre d'études en sciences de la communication non verbale.

Les partenaires, dont les parcours professionnels atypiques les ont placés sur la route de ce sujet de recherche qu'est la communication non verbale, veulent «produire des connaissances, synthétiser celles qui existent et les diffuser le plus largement possible», comme l'explique M. Denault.

Avocat plaidant pendant plusieurs années, il confie que c'est au palais de justice, durant les procès, qu'il a eu l'idée d'approfondir cette question. «Les témoins et les accusés disent beaucoup de choses par leurs expressions faciales et leurs attitudes à la barre. Ces gestes sont souvent mal interprétés par les juges qui, malheureusement, ne sont pas très au fait de cette science. Tout est à faire en matière d'interprétation de la communication non verbale.»

Pourtant, l'observation et l'analyse de ces attitudes ont des bases très solides et sont irréprochables en matière de méthode scientifique. Selon un inventaire réalisé par MM. Plusquellec et Denault, plus de 5600 recherches sur le sujet ont été publiées dans des revues sérieuses depuis près de 60 ans; Charles Darwin lui-même a écrit sur «l'expression des émotions chez l'homme et les animaux», 13 ans après son œuvre maîtresse sur la sélection naturelle...

«Le non-verbal est un champ disciplinaire en soi qui suscite actuellement un engouement mondial. Toutefois, il est envahi par des adeptes des pseudosciences et, disons-le, par de véritables charlatans!» commente M. Plusquellec, un éthologue d'origine française arrivé au Québec en 2001 pour faire un postdoctorat sur le comportement des enfants avec l'équipe de Richard E. Tremblay.

Peu connu en milieu francophone, où les études sérieuses sur la communication non verbale sont rarissimes, le décodage du non-verbal est un terrain occupé par des spécialistes autoproclamés qui discréditent les études scientifiques, déplorent Pierrich Plusquellec et Vincent Denault.

La synergologie sous la loupe

Dans un de leurs premiers articles signés à titre de chercheurs du Centre d'études en sciences de la communication non verbale, ils ont analysé la synergologie, cette «discipline fondée sur la compréhension du langage des gestes», selon le site officiel de la discipline. Création du consultant français en communication Philippe Turchet en 1996, la synergologie ‒ néologisme constitué à partir des mots syn- («ensemble») et -logie («science») ‒ est devenue une organisation internationale formant des «synergologues» appelés à travailler dans divers milieux professionnels.

La synergologie respecte-t-elle les critères de la science? C'est la question principale à laquelle les auteurs (Serge Larivée, professeur à l'École de psychoéducation de l'UdeM, et Dany Plouffe, physicien et chercheur à l'Université McGill, sont aussi du nombre) s'attaquent dans l'article de la Revue de psychoéducation. «Sur la base des informations actuellement  disponibles, la réponse est négative», tranchent-ils.

Si quelques éléments de la synergologie sont bien étayés – les promoteurs ont, par exemple, rédigé un «lexique corporel» comprenant plusieurs milliers d'entrées –, l'ensemble a été conçu en vase clos, en marge des courants les plus largement admis en matière de science. Ainsi, peu d'articles scientifiques rédigés par des personnes formées en synergologie ont été publiés dans des revues révisées par des pairs; de plus, les quelques études citées comme des démonstrations convaincantes du sérieux de la démarche comportaient plusieurs faiblesses méthodologiques.

Les auteurs concluent que la synergologie est une «pseudoscience du décodage du non-verbal qu'il importe de critiquer, notamment parce que des juges, des procureurs et des policiers ‒ et d'autres professionnels en position d'autorité ‒ ont eu recours à des tenants de la synergologie et pourraient s'appuyer sur des concepts pour le moins incertains, sinon carrément contraires au consensus scientifique».

  • Vincent Denault et Pierrich Plusquellec.

    Crédit : Amélie Philibert.

Droit et éthologie sur Twitter

C'est par l'intermédiaire d'un message texte sur le réseau Twitter que Pierrich Plusquellec et Vincent Denault sont entrés en contact. Issu de l'école des éthologues Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen (son doctorat portait sur le comportement belliqueux des vaches alpines), le premier menait des travaux sur les enfants alors que le second terminait une maîtrise en droit sur l'influence de la communication non verbale chez les témoins à la cour. S'étant découvert des champs d'intérêt communs, ils ont décidé d'unir leurs forces. C'était à l'été 2014.

«Nous mesurons bien l'ampleur de la tâche consistant à apporter une véritable contribution scientifique à ce champ disciplinaire. Je crois sincèrement à la possibilité de changer les choses», mentionne Pierrich Plusquellec, chercheur à l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal, qui souhaite solliciter des fonds de recherche et diriger des travaux de deuxième et de troisième cycle dans cette direction.

Un des écueils qui guette les chercheurs : la nuance. La méthode scientifique permet assez rarement d'attester une vérité. Elle critique, évalue, soupèse, explore et tente de proposer des éclairages. En matière de communication non verbale, il faut demeurer prudent même si des consensus se dessinent et méritent d'être portés à l'attention du grand public. «Un témoin qui a le regard fuyant et qui gesticule sur sa chaise peut donner l'impression au juge qu'il est en train de mentir, dit Vincent Denault. Or, les expériences ont démontré que c'est une erreur de croire cela. Le menteur aurait plutôt tendance à regarder son interlocuteur droit dans les yeux. Voilà un exemple classique de méconnaissance du langage non verbal qui peut avoir des conséquences très graves sur l'issue d'un procès.»