Les universitaires étranglés par les éditeurs commerciaux

Tôt ou tard, les universités devront accorder une véritable reconnaissance à la publication d’articles dans des revues en libre accès.

Tôt ou tard, les universités devront accorder une véritable reconnaissance à la publication d’articles dans des revues en libre accès.

Crédit : Bibliothèques-UdeM

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Libérer les revues savantes de l'emprise des éditeurs commerciaux nécessitera une mobilisation énergique des universités.

La démission en bloc, fin octobre, de l'équipe éditoriale de la revue savante Lingua, pour protester contre l'intransigeance de l'éditeur Elsevier, illustre la tension grandissante entre les éditeurs commerciaux et les universitaires.

Comment en sommes-nous arrivés là? Depuis bientôt 30 ans, le coût des périodiques augmente quatre fois plus vite que l'inflation, et ce, même au Canada malgré le regroupement des bibliothèques universitaires en consortium d'achat il y a 15 ans. Quelle université aurait pu suivre une telle cadence? Résultat : l'accès au savoir, matière première des universitaires, diminue au fil des annulations d'abonnements et de la baisse des achats de livres par les bibliothèques.

Au cours de ces années, les éditeurs commerciaux ont imposé un nouveau modèle d'affaires pour leurs périodiques : les forfaits d'abonnements. D'abord avantageux, ces forfaits ont vite forcé les universités à s'abonner à de nombreux périodiques peu ou pas consultés. Ce constat s'applique très bien à l'Université de Montréal, comme l'a démontré avec éloquence notre recension de ses périodiques. Ainsi, sur les quelque 50 000 périodiques auxquels sont abonnées nos bibliothèques, seuls 5893 se sont révélés essentiels pour l'enseignement et la recherche. En théorie, notre budget devrait suffire amplement à couvrir ces abonnements indispensables, puisqu'ils représentent à peine 12 % de la collection actuelle. Mais, comme les éditeurs vendent leurs abonnements individuels à des prix prohibitifs, la réalité est tout autre.

Selon Vincent Larivière, professeur à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information, les éditeurs commerciaux peuvent imposer leurs conditions, puisqu'ils sont en situation d'oligopole. En effet, plus de la moitié de tous les articles scientifiques publiés en 2013 l'ont été par seulement cinq éditeurs. Leurs profits sont d'ailleurs à l'avenant. À titre d'exemple, Elsevier faisait état de profits de 1,5 milliard de dollars sur des revenus de 3,8 milliards en 2013. À n'en pas douter, les éditeurs commerciaux servent bien leurs actionnaires.

Du point de vue des universités, par contre, la situation est pour le moins choquante, puisqu'une large part des revenus des éditeurs provient de fonds publics. De fait, les articles résultant de la recherche – soutenue en grande partie par des fonds publics – sont cédés gratuitement par les auteurs, à qui les éditeurs demandent de surcroît d'évaluer bénévolement les articles de leurs pairs pour en assurer la qualité. Puis, au bout du compte, ce sont encore des fonds publics qui paient les abonnements des bibliothèques, qui sont de plus en plus onéreux. À l'UdeM, la palme revient au Journal of Comparative Neurology, de l'éditeur Wiley, qui nous coûte 30 860 $ US annuellement.

Que faire pour libérer la science?

Libérer la science de l'emprise des éditeurs commerciaux exigera une mobilisation de l'ensemble des acteurs concernés. Le geste posé par le comité éditorial de Lingua s'inscrit tout à fait dans cette lignée. Tout le système étant alimenté par la nécessité, pour les chercheurs, de connaître les résultats de recherche de leurs collègues et de contribuer eux-mêmes à l'avancement de la science, la diffusion en libre accès des articles publiés par les chercheurs est une première action à envisager. D'une part, la majorité des éditeurs permettent en effet à leurs auteurs de diffuser librement sur Internet la version révisée par les pairs de leurs articles, à certaines conditions. D'autre part, la majorité des universités disposent d'un dépôt institutionnel – Papyrus, dans le cas de l'Université de Montréal – qui leur fournit l'infrastructure nécessaire pour le faire. C'est d'ailleurs dans cet esprit que le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, les Instituts de recherche en santé du Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines ont adopté une politique harmonisée sur le libre accès aux publications de recherches découlant des subventions reçues après le 1er mai 2015.

Quelques universités ont déjà instauré des politiques institutionnelles pour inciter leurs chercheurs à mettre leurs articles dans leur dépôt institutionnel. En raison de fausses perceptions, de la méconnaissance du système et de l'effort exigé de la part du chercheur, le succès de ces initiatives demeure relatif, à une exception près : l'Université de Liège, qui ne tient compte que des publications diffusées en libre accès pour les évaluations de ses professeurs. On trouve aujourd'hui dans son dépôt institutionnel plus de 75 000 publications qui ont fait l'objet de 5,3 millions de consultations.

S'ajoutent aux dépôts institutionnels des dépôts thématiques, qui représentent la voie à suivre dans certaines disciplines. À cet égard, arXiv.org est une figure de proue. Inauguré en 1991, ce dépôt regroupe aujourd'hui plus d'un million de prépublications dans de nombreuses branches de la physique et des mathématiques.

Une réflexion élargie sur le libre accès s'est amorcée cet automne à l'Université de Montréal. Nous y participons activement, par l'intermédiaire du Groupe de travail mixte sur le libre accès. Fruit d'une initiative du Comité consultatif sur les bibliothèques et du Comité de la recherche, ce groupe doit en effet élaborer un plan d'action institutionnel pour favoriser l'émergence du libre accès à l'UdeM.

La résistance des éditeurs commerciaux à l'égard du libre accès ira manifestement en s'accroissant au fil du temps : ce qui, au départ, n'était pour eux qu'un bruit de fond menace maintenant leur lucratif marché. Tôt ou tard, les universitaires n'auront par conséquent d'autre choix que de prendre le contrôle de la diffusion des résultats de leurs recherches. Encourager l'émergence d'un nouveau modèle d'affaires où les revues en libre accès sont financées à la base serait un moyen à considérer. Du point de vue technologique, tous les éléments sont en place au Canada pour créer une infrastructure de diffusion. Érudit, produit d'un consortium de l'Université de Montréal, de l'Université Laval et de l'UQAM, y joue d'ailleurs un rôle de premier plan. Du point de vue logistique, par contre, la volonté des intervenants de travailler conjointement se heurte aux difficultés de financement de ces infrastructures et des revues elles-mêmes. Reste qu'il ne s'agit pas d'une utopie : la moitié des articles scientifiques brésiliens sont déjà en accès libre.

C'est dans cette optique de reprise en main de la diffusion des connaissances que nous avons adhéré au projet SCOAP, une initiative du CERN (le laboratoire européen pour la physique des particules basé à Genève) pour convertir en libre accès 10 périodiques en physique des particules; que l'an dernier nous avons proposé aux Presses de l'Université de Montréal de mettre sur pied un projet pilote de publication de monographies scientifiques en libre accès; et que nous sommes partenaires du projet Knowledge Unlatched, une initiative qui vise à diffuser les livres en libre accès.

Si elles souhaitent obtenir de meilleures conditions de la part des multinationales de l'édition, les universités canadiennes devront être prêtes à faire front commun : prendre position, mobiliser les professeurs, étudiants, organismes subventionnaires et gouvernements, voire envisager des mesures pouvant aller jusqu'à un boycottage tel celui que les universités néerlandaises ont dirigé contre Elsevier en juillet dernier. D'ailleurs, à notre suggestion, le consortium d'achat des bibliothèques universitaires canadiennes est déjà à pied d'œuvre pour orchestrer une campagne de communication à cet égard.

Plus globalement, les universités devront oser remettre en question la prédominance du facteur d'impact comme mesure d'évaluation de la qualité de la recherche et reconnaître la publication dans des revues en libre accès lorsqu'elles auront à prendre des décisions en matière de promotion des professeurs et des chercheurs.

Comme la portée de ces actions ne se fera sentir qu'à long terme, les éditeurs commerciaux demeurent, pour le moment, incontournables. L'évolution de l'édition savante dépend d'un effort collectif du milieu universitaire, d'où le défi. Mais, comme le dit l'adage, tout voyage commence par un premier pas, peu importe la distance à parcourir.

Pour en savoir plus...

Sur l'affaire Lingua

Sur l'oligopole

Sur l'accès libre

Sur la valeur réelle des grands ensembles de périodiques

Sur Elsevier (le plus grand éditeur commercial)

Sur Érudit