Une sociologue, sa fille et les hassidim

  • Forum
  • Le 12 novembre 2015

  • Dominique Nancy
Valérie Amiraux et Francis Desharnais, Salomé et les hommes en noir, Montréal, Éditions Bayard Canada, 2015, 90 pages, 19,95 $.

Valérie Amiraux et Francis Desharnais, Salomé et les hommes en noir, Montréal, Éditions Bayard Canada, 2015, 90 pages, 19,95 $.

Crédit : Francis Desharnais

En 5 secondes

Valérie Amiraux publie une BD sur l’expérience de la diversité culturelle que vit une enfant.

L’histoire se déroule dans le quartier d’Outremont, où vit une importante communauté juive hassidique. Salomé, une fillette d’origine française, s’installe avec sa mère dans leur nouvelle demeure. Déconcertée par ce qu’elle voit, l’enfant cherche à comprendre son environnement. Curieuse, elle pose beaucoup de questions sur les coutumes des hassidim, dont elle ignore tout.

Toutes les questions de la fillette ont été rassemblées dans une bande dessinée intitulée Salomé et les hommes en noir, parue en octobre aux Éditions Bayard Canada. Valérie Amiraux nous y présente avec humour et respect cette communauté à travers les yeux de sa fille, au fil de situations courantes de la vie quotidienne.

«Ce n’est pas un exposé explicatif sur la communauté juive hassidique, indique la professeure du Département de sociologie de l’Université de Montréal. C’est d’abord l’histoire d’une famille immigrante qui s’installe à Montréal, histoire basée sur les questions naïves de ma fille, qui à l’époque avait presque quatre ans.»

Destiné à un large public, mais susceptible d’aiguiser l’intérêt des jeunes âgés de 8 à 12 ans, l’ouvrage réalisé en collaboration avec le bédéiste Francis Desharnais, auteur de Burquette, laisse volontairement de côté le questionnement sur la Charte des valeurs québécoises et les signes religieux. «On s’est tenus à distance de tous ces débats peu intéressants pour le projet, lance spontanément Mme Amiraux en entrevue à Forum. On n’a pas contextualisé l’histoire et c’est ce qui fait son potentiel. Le livre peut intéresser les lecteurs vivant autant à Londres et à New York qu’à Montréal.»  

Une BD pour aplanir les rancœurs

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études du pluralisme religieux, Valérie Amiraux s’intéresse aux liens entre pluralisme et radicalisation en Europe et au Canada. L’écriture de cette bande dessinée s’inscrit dans la continuité de son travail.

Son projet de bande dessinée est né de notes consignées de manière non systématique sur une période de cinq ans. «Il me semblait que les mots recueillis de ce témoignage d’enfant pouvaient être utiles, dit la professeure. Dans ce livre, je voulais montrer que dans des situations de tous les jours, à partir des questions anodines d’un enfant et en fonction du choix des réponses de l’adulte qui l’accompagne, comme sanctionner et faire des évaluations normatives, peuvent naître des sentiments qui orienteront éventuellement vers des positions d’hostilité et de rejet, dont la radicalisation est une des formes.»

Mais d’où vient l’idée de la BD? «Je réfléchissais à la façon de diffuser mes travaux autrement que par les classiques journaux scientifiques et, en parlant avec Francis, j’ai eu l’idée d’allier mon intérêt pour le dialogue et mon goût pour la bande dessinée. Cet art est plus pacifiant que les débats télévisés et les éditoriaux dans les journaux.» Selon la sociologue, il y est plus facile d’aborder des thématiques comme le multiculturalisme et le droit d’exprimer visiblement sa distinction religieuse, des sujets à propos desquels les gens s’échauffent souvent très rapidement. «Le fait de déléguer à des personnes dessinées la mission d’incarner ce en quoi je crois, théoriquement et épistémologiquement, permet d’aplanir beaucoup de rancœurs. Il y a moins d’occasions de s’énerver, constate-t-elle. Par contre, il y a des possibilités de discussion.»

Ce n’est pas un hasard non plus si la BD est entièrement en noir et blanc. «Cela permettait de détacher plus clairement le propos, qui est celui de la conversation», note Mme Amiraux. Pour elle, c’est d’ailleurs dans le maintien de la conversation, à condition d’interagir face à face, que le dialogue politique et la cohabitation restent possibles. «Dans la BD, il n’y a aucune interprétation ou sanction politique, ni morale.»

Dans sa pratique pédagogique, la professeure Amiraux travaille depuis plusieurs années avec la fiction, par l’entremise des romans et des séries télévisées. Actuellement, elle mène une étude sur la représentation des figures du terroriste dans les séries américaines. «Je suis une adepte de la culture populaire comme moyen de produire les représentations du social, confie-t-elle. Mon rôle en tant qu’universitaire est d’essayer de comprendre la façon dont les gens intègrent toutes sortes de discours qui sont produits sur la réalité. La fiction est une des voies à explorer.»

La bande dessinée est une toute nouvelle expérience qui, selon ses dires, l’a «libérée sur le plan intellectuel». Chercheuse reconnue, elle est plus habituée à donner des cours, à participer à des conférences et à des soutenances de thèse. «Faire la scénarisation d’une bande dessinée est très différent de mes tâches habituelles. J’avais tendance à vouloir fermer les questions. L’expérience a été libératrice dans ma façon d’écrire.»

Autre plaisir? «Sachant qu’il y a plus de monde qui lit les bandes dessinées que les articles scientifiques, il y a probablement davantage de gens qui vont prendre connaissance de mon travail!» conclut-elle en souriant.

Salomé et les hommes en noir
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Salomé et les hommes en noir