Livres de croissance personnelle : lecteurs stressés ou lecture stressante?

Sonia Lupien.

Sonia Lupien.

Crédit : Amélie Philibert.

En 5 secondes

Sonia Lupien, département de psychiatrie, remet en question l'utilité de certains livres qui se veulent thérapeutiques.

Les consommateurs de livres de croissance personnelle seraient plus sensibles au stress et présenteraient une symptomatologie dépressive plus élevée, selon une étude réalisée par des chercheurs de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal (CIUSSS de l'Est-de-l'Île-de-Montréal) et de l'Université de Montréal, dont les résultats viennent d'être publiés dans Neural Plasticity.

«La vente de livres de croissance personnelle a engendré des profits de plus de 10 milliards en 2009 aux États-Unis. Voilà une bonne raison de savoir s'ils ont un impact réel sur leurs lecteurs», affirme Sonia Lupien, directrice du Centre d'études sur le stress humain (CESH) et professeure au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal. «Au départ, nous pensions observer chez les participants une différence au niveau de la personnalité, du sentiment de contrôle et de l'estime de soi selon les habitudes de lecture de livres de croissance personnelle», explique Catherine Raymond, première auteure de l'étude et doctorante au CESH de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal. «En réalité, il semble n'y avoir aucune différence entre le fait de lire ou non ce type d'ouvrages. Concrètement, les résultats démontrent plutôt que ce n'est pas la lecture elle-même mais bien le type de livres qui peut avoir un effet sur le stress et les symptômes dépressifs de ses consommateurs», poursuit l'étudiante en neurosciences de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal.

Méthode

L'équipe du Centre d'études sur le stress humain a recruté 30 participants dont la moitié était adepte de lectures de croissance personnelle. Elle a mesuré plusieurs éléments chez chacun des participants, dont la réactivité au stress (mesure du cortisol par la salive), l'ouverture d'esprit, l'autodiscipline, l'extraversion, la compassion, la stabilité émotionnelle, l'estime de soi et les symptômes dépressifs. Le groupe de consommateurs d'ouvrages de croissance personnelle était lui-même divisé en deux types de lecteurs : un groupe qui préférait les livres orientés sur le problème (p. ex. Why Is It Always About You? ou How Can I Forgive You?: The Courage to Forgive, the Freedom Not To) et l'autre sur l'actualisation de soi (p. ex. You're Stronger Than You Think ou How to Stop Worrying and Start Living). Les résultats démontrent que les consommateurs de livres orientés sur le problème présentent plus de symptômes dépressifs que les non-consommateurs. De plus, les participants qui lisent des livres axés sur l'actualisation de soi présentent une réactivité au stress plus élevée comparativement aux non-consommateurs.

L'œuf ou la poule?

Est-ce la lecture d'ouvrages de croissance personnelle qui augmente la réactivité au stress et la symptomatologie dépressive des lecteurs ou ceux-ci sont-ils plus sensibles aux situations stressantes? Difficile de déterminer la cause de cette observation. «Il faudrait poursuivre nos recherches pour en savoir plus, selon Sonia Lupien. Néanmoins, il semble que ces ouvrages n'entraînent pas les effets escomptés. Quand nous constatons que le meilleur prédicteur de l'achat d'un livre de croissance personnelle est le fait d'en avoir acheté un dans la dernière année1, ça sème le doute sur leur efficacité. Si de tels ouvrages étaient véritablement efficaces, logiquement la lecture d'un seul serait suffisante pour régler nos problèmes», explique la chercheuse à l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal. En conséquence, elle encourage plutôt les gens à consulter des ouvrages qui rapportent des faits démontrés scientifiquement et écrits par des chercheurs ou des cliniciens affiliés à une université, un établissement de santé ou un centre de recherche reconnus. «Vérifiez vos sources, pour éviter d'être déçus. Un bon ouvrage de vulgarisation scientifique, ça ne remplace pas un professionnel de la santé mentale, mais ça permet une meilleure compréhension du stress ou de l'anxiété et ça peut encourager le lecteur à aller chercher de l'aide.»

1. Steve Salerno, Sham: How the Self-Help Movement Made America Helpless, New York, Crown Publishing Group, 2005, 273 p.

À propos des auteures

Sonia Lupien est chercheuse à l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal (CIUSSS de l'Est-de-l'Île-de-Montréal) et professeure titulaire au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal. Elle est fondatrice et directrice du Centre d'études sur le stress humain.

Catherine Raymond est étudiante au doctorat en neurosciences à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal.

À propos de l'étude

Source : C. Raymond, M.-F. Marin, A. Hand, S. Sindi, R.-P. Juster et S. J. Lupien, «Salivary Cortisol Levels and Depressive Symptomatology in Consumers and Nonconsumers of Self-Help Books: A Pilot Study», Neural Plasticity, 2015. Article ID 624059.