Que reste-t-il de nos ambitions démocratiques?

  • Forum
  • Le 23 novembre 2015

  • Martin LaSalle
Daniel Weinstock, qui animait la discussion, Charles Taylor et Michael J. Sandel.

Daniel Weinstock, qui animait la discussion, Charles Taylor et Michael J. Sandel.

Crédit : Amélie Philibert.

En 5 secondes

Les philosophes Charles Taylor et Michael J. Sandel estiment que l'accentuation des inégalités sociales affaiblit la vie civique.

Elle était planifiée depuis plusieurs mois, mais le sort aura voulu que la première des Conférences de la montagne ait lieu moins d'une semaine après les attentats contre Paris, sur le thème «Les défis de la démocratie»...

Pas moins de 1000 personnes se sont rendues à l'amphithéâtre Ernest-Cormier de l'Université de Montréal, le 19 novembre, pour y entendre les deux grandes voix de la philosophie politique que sont Charles Taylor, professeur émérite de l'Université McGill, et Michael J. Sandel, professeur à l'Université Harvard.

Tous deux ont échangé leurs points de vue sur les enjeux du monde contemporain devant la montée du terrorisme. Ce même terrorisme qui a d'ailleurs obligé un autre conférencier très attendu, le sociologue et intellectuel français Pierre Rosanvallon, à rentrer en France quelques jours avant la tenue de la rencontre.

D'entrée de jeu, le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique publique et théorie politique et professeur au Département de philosophie de l'UdeM, Marc-Antoine Dilhac, a donné le ton aux échanges qui allaient suivre : «La démocratie est un défi permanent parce qu'elle est souvent réduite aux principes des lois du marché, et elle est encore remise en question avec les évènements de Paris. Que reste-t-il de nos ambitions démocratiques?»

Pour une meilleure lisibilité de la société

S'inspirant du dernier livre de Pierre Rosanvallon – Le bon gouvernement –, Charles Taylor a soutenu que la démocratie «va souvent mieux quand il existe une certaine polarisation – menée de façon paisible – dans la société, une polarisation qui rend la société plus lisible. Sans cette polarisation, un problème profond se pose, puisque le sort de chaque individu risque de ne plus être lié à celui des autres».

Or, au cours des dernières décennies, de nombreux phénomènes ont rendu cette lisibilité plus difficile et ont fractionné la société, selon lui. «Il est de plus en plus ardu pour les citoyens de se raconter leur vie et de se trouver des directions et des points communs, a déclaré M. Taylor. Plusieurs ne se reconnaissent pas dans les grands programmes politiques et sociétaux.»

Et ce fractionnement prend la forme d'une «tendance lourde vers le bas : une désaffection de l'intérêt envers la vie démocratique, alimentée par l'accroissement du pouvoir de l'argent et des lobbys sur le politique».

Les grands mouvements sociaux qui ont émergé au fil des dernières années, tels Occupy aux États-Unis et le Printemps érable au Québec, «sont issus de cet état de fait parce que les individus se sentent laissés-pour-compte. Ces mouvements sont souvent en rupture avec le système de partis politiques parce que les gens ne voient pas les structures politiques qui rendraient leur idéologie possible».

Aussi Charles Taylor estime-t-il que l'un des grands défis de la démocratie consiste à «relier les réalités vécues en commun avec le système de représentation, rallier la protestation pour qu'elle influe sur les systèmes représentatifs qui sont responsables des grandes décisions, qu'il s'agisse d'instaurer un régime international d'échanges plus juste ou de s'attaquer au réchauffement climatique».

Pour ce faire, il faut rendre visibles les polarisations vécues au sein de la société «en recréant de nouveaux contacts reposant sur l'indépendance et le respect de l'autre afin que les sorts vécus par chacun se combinent».

Vide politique et marchandisation de la vie sociale

Michael J. Sandel observe lui aussi une «frustration profonde de la population à l'endroit de la politique, des partis et des politiciens, attribuable à un vide dans le discours public», combinée avec la place prépondérante que l'argent et l'idéologie de la loi du marché occupent dans la vie sociale.

«Ces deux tendances sont maintenant imbriquées dans chaque sphère de la vie quotidienne, a affirmé M. Sandel. Nos sociétés sont devenues économiques. Tout est désormais à vendre ou monnayable.» Et, selon lui, cet état de fait est inquiétant pour deux raisons.

D'abord, il crée des inégalités profondes. «Je ne parle pas des inégalités qui empêchent certains de se payer des vacances luxueuses ou d'avoir une BMW : on ne peut pas être tous égaux dans la société, a-t-il précisé. Je parle des inégalités qui empêchent les uns d'avoir accès au minimum, à des soins de santé adéquats, à une éducation de qualité, de vivre dans un quartier sécuritaire... Quand on n'a pas cet accès, l'inégalité engendre des modifications qui peuvent devenir un terreau fertile pour les pensées extrémistes.»

De plus, on assiste à une érosion des valeurs humanistes. Michael J. Sandel en veut pour preuve l'actuelle crise des réfugiés syriens. «Certains ont proposé d'utiliser les mécanismes du marché afin que les pays négocient et s'entendent sur des quotas de réfugiés à accueillir», comme on cherche à faire avec le marché du carbone pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. En vertu de ce principe, des pays n'accueillant pas de réfugiés paieraient un montant à d'autres pays afin que ces derniers absorbent les quotas que les premiers rejettent.

«Mettre un prix sur ces réfugiés modifie notre sens des responsabilités à leur endroit, puisque cela nous entraîne à les voir autrement que comme des êtres humains à part entière», a-t-il déploré.

M. Sandel a fourni un autre exemple de «l'effet corrosif de la pensée mercantile» sur la société : certaines écoles américaines ont tenté l'expérience de payer les élèves lorsqu'ils réussissent, notamment en leur offrant deux dollars pour chaque livre qu'ils lisaient. «Ils ont effectivement lu plus de livres et cela semble être une bonne chose, mais, plutôt que leur apprendre à aimer lire, on leur a surtout appris que la lecture est monnayable, que chacune de leur action est monnayable», a ajouté le philosophe.

L'idéologie néolibérale semble offrir une façon neutre de décider des questions publiques, «mais elle recèle un effet pervers, soit celui de nous désengager de la chose publique et des débats que nous devrions avoir en tant que société», a-t-il dit.

Reconstituer une vie civique partagée

Charles Taylor et Michael J. Sandel pointent un autre défi de taille à relever : reconstituer une vie civique partagée.

«Les citoyens sont de moins en moins sur un pied d'égalité dans nos sociétés, a fait remarquer Charles Taylor. Certains vivent dans des quartiers cossus surveillés par des gardiens, tandis que, tout près, d'autres habitent des quartiers très pauvres. Il en émane un mépris mutuel entre riches et pauvres.»

Et, si l'ensemble des Canadiens considèrent que les inégalités au pays sont graves, ils ne parviennent pas à se mobiliser pour les amenuiser.

«Il importe d'alerter le public quant aux dangers que représentent ces inégalités pour la vie civique, a averti M. Taylor. Il y a danger de marchandisation et d'inégalités extrêmes.»

Michael J. Sandel observe quant à lui une séparation entre les classes sociales de plus en plus marquée en Occident. «Les riches ne fréquentent plus les lieux publics et leurs enfants vont dans des écoles privées et vivent en retrait de la vie sociale.»

S'il convient que l'égalité parfaite ne peut exister, M. Sandel souhaite la reconstitution de lieux publics où «les gens de toutes les couches sociales pourront vivre des expériences communes, où il y aura des échanges et des débats autour du bien commun et de la façon dont on peut mieux vivre ensemble».