Donne-moi ton cœur!

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  • Le 7 décembre 2015

  • Dominique Nancy, Mathieu-Robert Sauvé
Les Drs Michel Carrier et Marie-Josée Hébert sont deux chefs de file en transplantation d'organes, autant en recherche qu'en soins cliniques.

Les Drs Michel Carrier et Marie-Josée Hébert sont deux chefs de file en transplantation d'organes, autant en recherche qu'en soins cliniques.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

La médecine cardiaque s'emballe pour le cœur artificiel.

Impossible pour Jean Gravel d'oublier le diagnostic d'insuffisance cardiaque terminale qu'il a reçu en 2002. À 37 ans, cet ingénieur de formation s'effondre dans son garage sous les yeux de sa fille aînée. Victime d'un virus foudroyant qui s'est logé dans son coeur, le colosse de 1,90 m reste étendu sur le sol, conscient, mais incapable de se relever jusqu'à ce que les ambulanciers l'évacuent sur une civière.

«La détérioration de mon coeur a été presque instantanée et ma situation est devenue critique rapidement. Une transplantation devenait urgente. Je me suis retrouvé relié à un coeur mécanique dans l'attente de ce précieux organe», raconte l'homme de 50 ans, 13 ans après sa transplantation cardiaque.

Aujourd'hui vice-président aux ventes et au marketing chez Héroux-Devtek et vice-président du conseil d'administration de Transplant Québec, ce diplômé de Polytechnique Montréal et de HEC Montréal participe aux jeux canadiens et mondiaux des greffés et contribue activement à l'économie québécoise. Bref, il est en pleine forme grâce à un inconnu qui lui a donné son coeur. «C'est une belle histoire que celle de Jean Gravel», commente le chirurgien cardiaque transplantologue Michel Carrier, qui a réalisé les interventions à l'Institut de cardiologie de Montréal (ICM).

Le Dr Carrier, qui a effectué un grand nombre des transplantations cardiaques du Québec en 30 ans de pratique – plus de 200 – n'a pas connu que des succès aussi retentissants, mais il demeure un ardent promoteur de la transplantation. «La première greffe cardiaque a eu lieu à l'ICM en 1968, mais le patient n'a survécu que quelques jours. Si l'on pratique cette intervention aussi couramment aujourd'hui, c'est grâce à la découverte de la cyclosporine en 1980. Cette substance antirejet a tout changé...»

Révolution du coeur mécanique

À l'en croire, une nouvelle révolution est en marche, celle du coeur mécanique. Pourquoi? Parce que la demande de greffes est en hausse – la population vieillit – et que les coeurs disponibles sont en baisse, explique le Dr Carrier, aussi directeur du Département de chirurgie de l'Université de Montréal. Témoin et acteur de l'évolution de la chirurgie cardiaque, ce «p'tit gars du Lac-Saint-Jean» a assisté en 1985, en Arizona, à la première transplantation réussie d'un dispositif d'assistance ventriculaire, un système qui se greffe au coeur de manière à l'assister dans l'exécution de ses fonctions motrice et circulatoire.

«Le coeur artificiel est la voie de l'avenir», estime Michel Carrier. De nos jours, les appareils CardioWest, HeartMate II, Thoratec et Novacor règlent le problème de la rareté des coeurs à greffer. Mais en partie seulement, car ils ne sont pas assez perfectionnés pour durer aussi longtemps qu'un bon vieux coeur humain. «Il s'agit, en général, d'une solution provisoire avant la greffe cardiaque», indique le chirurgien.

Longtemps réservés aux patients en attente de cet organe vital ou à ceux qui ne peuvent subir de greffe, notamment parce qu'un cancer leur interdit les traitements antirejets, les cœurs artificiels de nouvelle génération, avec la miniaturisation, pourraient bientôt avoir une durée de vie de 15 ans, soit le temps moyen d'une greffe traditionnelle. Conçus avec des matériaux biocompatibles, ce qui élimine tout traitement antirejet, et dotés d'une pile qui garantit une autonomie de plusieurs heures, ces appareils représentent un formidable espoir pour les 50 000 nouveaux cas d'insuffisance cardiaque grave diagnostiqués chaque année au Canada.

Le coeur régénéré

Mais le Graal de la médecine est de remplacer le tissu malade grâce à la thérapie cellulaire! Les cellules souches pourraient rendre de la vigueur au coeur qui ne peut se régénérer après un infarctus. En introduisant des cellules souches de la moelle osseuse du patient dans les artères coronaires au moyen d'un cathéter, le coeur pourrait s'autoréparer. «Un véritable big bang biologique», selon le cardiologue François Reeves, du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).

«Chaque patient pourrait être greffé au moment optimal avec ses propres cellules au lieu d'attendre des mois, et parfois en vain, le coeur d'un donneur, confie l'auteur de Prévenir l'infarctus ou y survivre : les voies du coeur (éditions MultiMondes et du CHU Sainte-Justine).

Cette approche explorée par un de ses anciens étudiants, Samer Mansour, cardiologue au CHUM qui lui a succédé comme responsable de recherche en hémodynamie, fait présentement l'objet de recherches cliniques. Le Dr Mansour travaille en collaboration avec plusieurs chercheurs, dont l'équipe du Dr Nicolas Noiseux, chirurgien cardiaque au CHUM, et celle du Dr Denis-Claude Roy, hématologue à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont et expert international en cellules souches. Leurs travaux ambitieux promettent de fournir aux patients un coeur tout neuf! Si tel est le cas, la mise en place d'usines biologiques capables de produire à volonté des coeurs, des foies et des poumons à partir de cellules souches pourrait être la prochaine révolution en transplantation. Les résultats préliminaires sont positifs, mais une application large prendra encore quelques années... Si tout va bien.

«C'est classique! On pense souvent que la réponse à un problème proviendra de la science et des technologies», affirme Bryn William-Jones. Le professeur du Département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal rappelle les espoirs, déçus, qu'a suscités dans les années 90 la xénogreffe, une voie aujourd'hui complètement oubliée. «Certes, il est important d'explorer les pistes médicales prometteuses et de continuer à répondre aux urgences chez les gens malades. Mais, pour réduire le besoin de transplantations cardiaques, nous avons tout intérêt à travailler en amont, du côté de la prévention, afin d'inciter les populations à changer leurs modes de vie, une responsabilité tant individuelle qu'étatique.»

Là se trouve, à son avis, le coeur du problème.