Les risques de difficultés de langage chez les prématurés sont détectables à trois mois

  • Forum
  • Le 7 décembre 2015

  • Martin LaSalle
La petite Julia est coiffée du casque avec lequel le test d'EEG a été effectué auprès des bébés qui ont pris part à l'étude de Natacha Paquette.

La petite Julia est coiffée du casque avec lequel le test d'EEG a été effectué auprès des bébés qui ont pris part à l'étude de Natacha Paquette.

Crédit : Amélie Philibert.

En 5 secondes

Il est possible de détecter chez un prématuré âgé de trois mois le risque qu'il éprouve des difficultés de langage à trois ans.

Il pourrait être possible de détecter chez un bébé prématuré âgé de trois mois le risque qu'il éprouve des difficultés de langage lorsqu'il sera plus grand. Cette découverte permet d'envisager la possibilité d'intervenir précocement afin de réduire – voire d'éliminer – ce risque.

C'est ce que démontre la doctorante Natacha Paquette dans une étude qu'elle vient de publier dans la revue Neuropsychologia, sous la direction d'Anne Gallagher et de Maryse Lassonde, professeures au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Les retards de langage ne se manifestent pas à la naissance ni dans les premiers mois de vie d'un enfant : ils apparaissent généralement vers l'âge de trois ans et c'est souvent à l'âge scolaire, où les capacités intellectuelles et cognitives sont davantage sollicitées, qu'il est possible d'observer et de diagnostiquer un trouble du langage.

Chez les prématurés, le risque d'être atteint d'un retard de langage à l'âge de trois ans touche un enfant sur trois : ce risque accentue la possibilité qu'il souffre d'un trouble du langage lorsqu'il fréquentera l'école et qu'il vive des problèmes scolaires et de socialisation.

Pourquoi les prématurés sont-ils plus susceptibles d'accuser un retard de langage?

«Quand l'enfant naît de un à trois mois avant terme, son cerveau n'est pas encore tout à fait développé et il est très sensible à l'environnement externe et aux bruits émis par les machines et les ventilateurs dans les unités de néonatologie, explique Mme Paquette. Le cerveau perçoit ces bruits comme des agressions qui accroissent la possibilité de créer des problèmes ou des retards de développement.»

De plus, certains de ces enfants subissent des traitements ou des interventions médicales qui pourraient avoir un effet sur leur développement cérébral et, potentiellement, sur le pronostic langagier et cognitif.

Selon Natacha Paquette, c'est souvent la matière blanche du cerveau des prématurés qui semble la composante la plus liée aux retards et aux troubles du langage. «La matière blanche est un peu comme une autoroute qui permet la communication entre les neurones ou entre les régions du cerveau, mais chez les prématurés, c'est comme si elle était congestionnée et l'information voyage plus lentement, ce qui engendre un risque de retard», illustre la chercheuse.

Expérience avec 74 poupons

Pour parvenir à dépister ces retards potentiels, Natacha Paquette a effectué des tests d'électroencéphalographie (EEG) et de neuropsychologie auprès de 74 tout-petits âgés de 3, 12 et 36 mois – nés à terme ou prématurément – au laboratoire d'imagerie optique en neurodéveloppement du CHU Sainte-Justine, dirigé par Mme Gallagher.

Les poupons étaient installés dans les bras de leur mère ou de leur père coiffés d'un casque muni de 128 électrodes pour capter les signaux électriques émis par le cerveau qui permettent de distinguer puis d'analyser les informations temporelles et spatiales. Cette tâche délicate a été réalisée avec l'aide de Phetsamone Vannasing, coordonnatrice de recherche au laboratoire et technicienne en électrophysiologie.

Puis, les chercheuses ont soumis les enfants à deux tests. Le premier consistait à leur faire entendre des sons, dont une voix produisant fréquemment la syllabe ba et plus rarement la syllabe da. L'EEG permettait alors de mesurer le temps et l'amplitude de la réponse automatique du cerveau à l'émission du «son rare», de même que la réponse de discrimination aux deux sons.

Un retard de 40 millisecondes

La réponse de discrimination aux syllabes était similaire entre les enfants nés à terme et ceux nés prématurément, mais le temps de réponse, lui, était plus lent de 40 millisecondes en moyenne chez les prématurés.

Le deuxième test se faisait sous forme de jeu, élaboré selon un protocole qui permet d'évaluer le développement cognitif et celui du langage chez l'enfant, de la naissance jusqu'à trois ans et demi, de même que son développement moteur.

Natacha Paquette a ensuite mis en corrélation les résultats obtenus lors du jeu et ceux de l'électroencéphalographie. «Nous avons observé que les enfants qui avaient un score de langage plus faible au jeu étaient aussi souvent ceux qui manifestaient une réponse plus tardive à l'EEG», indique-t-elle.

Elle a également constaté que, parmi tous les participants, les enfants qui étaient nés très précocement – par exemple entre la 22e et la 28e semaine – tendaient à avoir des résultats encore plus faibles aux tests.

«Il importe de noter que nous avons tenu compte de l'âge corrigé des bébés prématurés pour mesurer le développement cognitif à 3 et à 12 mois, précise Mme Paquette. Nous calculons l'âge que le tout-petit aurait à partir du moment où il aurait atteint 40 semaines de gestation afin de pouvoir comparer les résultats.»

Dépister précocement un retard de langage
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Dépister pour intervenir plus tôt

Détecter – tôt dans la vie – le risque qu'un bébé prématuré souffre d'un retard de langage permettra éventuellement de mettre en place des interventions précoces pour les enfants qui sont les plus à risque.

«Des études ont montré que, par un programme de stimulation précoce conçu par des spécialistes tels des orthophonistes, des psychoéducateurs ou des éducateurs spécialisés, il est possible d'atténuer le retard, voire de l'éliminer, ajoute la doctorante. Ce type de programme implique évidemment la participation des parents à la maison.»

Mais, avant d'établir un protocole de dépistage des retards de langage, d'autres études doivent être menées «pour déterminer quel est le seuil à partir duquel la réponse à l'EEG est trop tardive, puis pour mesurer les effets des interventions précoces chez les enfants que nous aurions ciblés à risque de retard et de troubles du langage», conclut Natacha Paquette.