Doit-on s'inquiéter de la délocalisation de certains emplois?

  • Forum
  • Le 15 décembre 2015

  • Dominique Nancy
La fabrication des ordinateurs et des microcircuits électroniques se fait de plus en plus à l’étranger, là où les coûts de la main-d’œuvre sont moins élevés.

La fabrication des ordinateurs et des microcircuits électroniques se fait de plus en plus à l’étranger, là où les coûts de la main-d’œuvre sont moins élevés.

Crédit : Thinkstock

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La délocalisation des emplois améliore la compétitivité des entreprises, mais risque à long terme d'abaisser notre niveau de vie.

Alors que l'État québécois a décidé en octobre d'investir un milliard de dollars dans Bombardier pour préserver des emplois, la direction de la multinationale, chef de file de la construction aéronautique, a annoncé deux semaines plus tard qu'elle transférait certaines de ses activités vers des usines du Mexique et de l'Inde, où la main-d'œuvre est bon marché. Doit-on se préoccuper du phénomène de la délocalisation, qui prend de l'ampleur au Canada?

La délocalisation, qui consiste en un déplacement de la production à l'étranger, est devenue un aspect patent de la mondialisation en cours. «Les entreprises y ont généralement recours lorsque leurs coûts de production sont plus faibles à l'étranger et qu'elles peuvent ainsi augmenter leurs bénéfices», signale le professeur Jean-Pierre Vidal, du Département de sciences comptables de HEC Montréal. Spécialiste de la concurrence fiscale internationale, il s'inquiète de voir le transfert outre-frontière s'accroître depuis deux décennies. «La délocalisation est actuellement moins répandue du côté des services, mais elle est en progression», déplore M. Vidal. Pour preuve, ajoute-t-il, «aujourd'hui, même les bureaux de comptables font faire des déclarations de revenus au Pakistan!»

Les progrès technologiques dans les domaines des communications et du transport, l'ouverture des marchés et l'accès à de nouveaux bassins de main-d'œuvre qualifiée rendent possible une fragmentation de la chaîne de production bien plus grande qu'avant, et chaque maillon de cette chaîne fait l'objet d'un choix de localisation optimale. Résultat? Toutes les activités qui ne requièrent aucune interaction physique entre collègues ou entre un employé et un client sont à risque d'être transférées chez un sous-traitant, à l'étranger. Si le vidangeur, l'électricien et le plombier semblent à l'abri du phénomène, plusieurs emplois spécialisés sont touchés.

«On pensait auparavant qu'on allait délocaliser seulement certains types d'emplois, par exemple ceux des secteurs du textile et de la téléphonie, rétablit Jean-Pierre Vidal. L'idée était de transférer les emplois peu rémunérateurs et de garder chez nous les plus payants. De nos jours, même la fabrication des ordinateurs et des microcircuits électroniques se fait de plus en plus à l'étranger.» Le problème ‒ et c'est le point clé de l'argument de M. Vidal ‒ est qu'«on ne peut pas se fier à cette prémisse pour assurer la prospérité d'un pays! Surtout lorsque l'État subventionne l'entreprise privée.»

Mais les choses ne sont pas aussi simples qu'elles en ont l'air. Une étude de Statistique Canada, parue en juin dernier, nuance cette perception. Les délocalisations renforceraient plutôt qu'elles affaibliraient l'économie canadienne en améliorant la productivité des entreprises. Elles leur permettent par exemple de se spécialiser dans les tâches qu'elles accomplissent le mieux. Elles exposent aussi les entreprises au pouvoir stimulant de la concurrence internationale en plus de leur donner accès aux meilleures pratiques et technologies de l'industrie.

Jean-Pierre Vidal n'est pas convaincu. «C'est certain que ça améliore la compétitivité, mais, le jour où tout le monde le fera, on ne sera pas plus avancé», dit-il. À son avis, toute la notion de productivité entourant le transfert d'emplois à l'étranger est une impasse. Qui se résume en un incroyable paradoxe. Les entreprises sont persuadées de réduire leurs coûts et d'introduire plus de souplesse dans leur production, alors que, en fait, elles perdent leur savoir-faire. «On exporte beaucoup de capital et de connaissances et en échange on a des biens et des produits de consommation à faibles coûts qui proviennent des pays en voie de développement, explique le professeur Vidal, mais cela ne va pas durer éternellement. Le jour où les gens à qui l'on a montré comment faire des chaussettes vont vouloir de vrais salaires, eh bien nous, nous ne serons même plus comment en fabriquer. Et là, ça va nous coûter plus cher à l'achat et notre niveau de vie va baisser.»

C'est inévitable. Quand cela surviendra-t-il? Difficile à dire. «Peut-être dans 50 ou 60 ans, estime M. Vidal. Ce qui est certain, c'est qu'un jour ou l'autre, il y aura un mouvement en sens inverse.»

De tempérament positif, Jean-Pierre Vidal ne voit pas que d'un mauvais œil la délocalisation des emplois. «Le bon côté est que ça donne un coup de pouce aux pays en voie de développement et, au bout du compte, il va se produire une espèce d'égalisation de la production dans le monde. Mais, évidemment, il y aura des périodes de transition durant lesquelles on va perdre certains secteurs.»

En ce qui concerne Bombardier, l'expert demeure réservé. «Laisser tomber Bombardier aurait été une catastrophe économique pour le Québec», juge-t-il.