Le pétrole, c'est l'essence de la guerre

  • Forum
  • Le 12 janvier 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé, Dominique Nancy

En 5 secondes

On peut prendre cette affirmation au sens propre, car c'est avec les différents dérivés de cet hydrocarbure (essence, kérosène, mazout, etc.) qu'on alimente les chars d'assaut, les avions de combat...

«Le pétrole, c'est l'essence de la guerre!» laisse tomber dans un soupir Samir Saul, professeur d'histoire à l'Université de Montréal, en retraçant l'historique de ce combustible fossile dont l'étymologie latine signifie «huile de pierre».

On peut prendre cette affirmation au sens propre, car c'est avec les différents dérivés de cet hydrocarbure (essence, kérosène, mazout, etc.) qu'on alimente les chars d'assaut, les avions de combat et les navires de guerre, et au sens figuré, car de multiples conflits sont motivés par l'approvisionnement, la propriété et la distribution du pétrole. Les guerres en Irak, les tensions entre les États-Unis et l'Iran, les affrontements actuels en Syrie (auxquels s'ajoutent les rivalités concernant le transit du gaz naturel du golfe Arabo-Persique à acheminer vers l'Europe, ainsi que les réserves de gaz en Méditerranée orientale) ne font pas exception.

Exploité et employé de manière industrielle dès le milieu du 19e siècle, le pétrole s'est rapidement imposé comme l'élément clé de la deuxième industrialisation. Son utilisation n'a jamais cessé de progresser et, un siècle et demi plus tard, rares sont les endroits sur terre où l'on ne trouve aucune pompe à essence. Même si l'on parvient à contenir le réchauffement climatique en dessous de deux degrés Celsius par rapport aux niveaux préindustriels, comme le souhaitent les signataires de l'accord conclu à la Conférence de Paris sur les changements climatiques, l'Occident et l'Orient demeurent complètement accros de ce combustible fossile. «C'est la mise au point du moteur à explosion qui l'a propulsé dans cette voie et, même si l'on cherche à réduire aujourd'hui notre dépendance au pétrole, on ne pourrait plus s'en passer. Une chute rapide de son utilisation mènerait à une grave crise économique», déplore M. Saul, qui a fait de l'histoire politique de l'énergie un de ses axes de recherche.

Réclamé par les écologistes, ce renoncement au pétrole au profit des énergies renouvelables menacerait à court terme des milliers d'emplois et compromettrait le développement d'économies en émergence. «Je ne dis pas que la réduction des émissions est une utopie. Nous avons vu, dans le passé, des diminutions notables. Mais la transition vers une économie plus verte prendra du temps», estime M. Saul.

Pétrole politique

Le caractère explosif du pétrole, sur le plan politique, est indissociable de son importance économique, souligne l'historien. Depuis les premiers derricks, les conflits se sont succédé entre producteurs, distributeurs et consommateurs, entraînant des affrontements ouverts ou larvés. «La carte géopolitique du pétrole s'est beaucoup transformée avec le temps. Bien avant les pétromonarchies, ce sont les États-Unis, la Russie, la Roumanie et le Venezuela qui ont été les premiers grands producteurs industriels. Le Moyen-Orient arrive en force dans le tableau au 20e siècle : l'Iran en 1908, l'Irak en 1927, l'Arabie saoudite en 1938 et le Koweït durant les années 50. On y a découvert d'immenses gisements, d'où l'intérêt des Américains pour la région.»

À part quelques plateformes de forage dans la mer du Nord, l'Europe demeure essentiellement dépendante des pays producteurs, même si elle possède comme d'autres les moyens de production. La plus grande multinationale pétrolière est américaine (Exxon), mais l'Europe compte quelques majors : une anglo-néerlandaise (Shell), une britannique (BP) et une française (Total).

Cela dit, l'arrivée du pétrole non classique vient déstabiliser l'échiquier mondial. L'historien fait référence aux nouvelles sources d'approvisionnement résultant des procédés de fragmentation dans les profondeurs de la terre. Là où les gisements ne sont pas accumulés dans des nappes mais répartis dans les schistes, des procédés novateurs permettent aux pays consommateurs comme les États-Unis de réduire leurs importations de pétrole. Souhaitent-ils pour autant se retirer du Moyen-Orient? Pas sûr, car la présence américaine sur le sol arabe est névralgique. «Les États-Unis ont conclu en 1945 un marché avec l'Arabie saoudite – le pacte de Quincy ‒ leur garantissant un approvisionnement pétrolier en échange d'une protection armée du royaume saoudien. Cette entente est toujours en vigueur. Pourquoi? Parce qu'elle procure aux États-Unis une influence prépondérante sur les premières réserves pétrolières du monde et un pied-à-terre dans une zone stratégique d'une extrême importance.»

Égyptien d'origine, Samir Saul vit depuis son enfance au Canada, où ses parents se sont installés. Après un doctorat en France, il a été nommé professeur au Département d'histoire en 1992. Ses recherches portent sur l'histoire des relations internationales. S'intéressant à l'économie, il a publié sur l'histoire pétrolière de la France, de l'Irak et de l'Algérie, et consulté les archives de la pétrolière française Total. Le professeur donne actuellement des cours sur l'histoire des relations internationales, de la France et du monde arabe, notamment.

Collaboration spéciale pour le journal Le Devoir du 9 janvier 2016.