Survivre au décès par suicide de son enfant : Michèle Brochu témoigne

La professeure et vice-rectrice adjointe aux études supérieures Michèle Brochu témoigne de la vie après le décès par suicide d'un enfant.

La professeure et vice-rectrice adjointe aux études supérieures Michèle Brochu témoigne de la vie après le décès par suicide d'un enfant.

Crédit : Amélie Philibert.

En 5 secondes

On a retrouvé par la suite des lettres dans lesquelles il nous parlait de son mal-être que personne d'entre nous n'avait vu.

«Avant de commencer officiellement le cours, j'aimerais prendre quelques minutes pour vous parler d'une cause qui me tient à cœur : le tabou lié à la maladie mentale, tabou qui peut conduire au suicide. Le 28 février 2012, mon fils Maxime, le dernier d'une famille de quatre, un enfant aimé qui venait d'avoir 16 ans, est parti pour l'école. Il a dîné avec ses amis, à qui il a dit qu'il quittait l'école. On a retrouvé par la suite des lettres dans lesquelles il nous parlait de son mal-être que personne d'entre nous n'avait vu. Son corps a été retrouvé 33 jours plus tard. Selon le rapport d'autopsie, Maxime est décédé d'hypothermie dans un contexte suicidaire.»

C'est ainsi que débutent les cours de la professeure de physiologie Michèle Brochu lorsqu'elle rencontre un groupe d'étudiants pour la première fois. Depuis que son fils cadet s'est enlevé la vie, celle qui occupe également la fonction de vice-rectrice adjointe aux études supérieures accepte toutes les occasions de parler des sujets difficiles et émotifs que sont la santé mentale et le suicide. Elle siège également au conseil d'administration du Réseau québécois sur le suicide, les troubles de l'humeur et les troubles associés, ainsi qu'à celui de Suicide Action Montréal.

Pourquoi est-ce important pour vous de parler de votre expérience?

J'ai d'abord accepté de témoigner pour me reconstruire. Lorsque son enfant décède par suicide, plus rien n'a de sens. On est complètement démoli. À partir de là, comment fait-on pour s'en sortir? La façon que j'ai trouvée, c'est d'en parler. Deux cent dix jeunes décèdent par suicide au Québec chaque année. Je me suis demandé comment on pouvait faire pour diminuer ce nombre. En fait, je n'ai qu'un objectif : si, à force de parler et de sensibiliser les gens, on arrive à sauver ne serait-ce qu'une personne, ce sera ça de gagné. Maxime avait une détresse dont il n'a pas parlé, alors moi, je vais en parler, pour lui.

18 lettres d'adieu

Vous n'aviez pas vu venir le suicide de Maxime.

Son geste a surpris tout le monde. C'est facile de dire «Écoutez les signes», mais, avec un adolescent, on ne peut pas toujours repérer ces signes! Sa sœur et lui étaient comme les deux doigts de la main, et il ne lui a rien dit. Il avait des amis de qui il était proche depuis l'enfance, et il ne leur a rien dit. Mais il a écrit que ça faisait trois ans qu'il ne se sentait pas bien.

Comment avez-vous pris connaissance de sa détresse?

Il a laissé 18 lettres en tout, des lettres pour la famille et pour ses amis. Elles nous ont permis de comprendre tout le cheminement qu'il avait fait. Après avoir entendu à son école une conférence sur la dépression donnée par le programme Solidaires pour la vie [de la Fondation des maladies mentales], il s'est diagnostiqué dépressif. Dans l'une de ses lettres, il écrit avoir 10 des 13 symptômes de la dépression. On voit dans ses lettres à quel point la perception qu'il avait de lui-même était fausse, comme s'il se voyait à travers un miroir déformé. Et, lorsque son corps a été retrouvé, il avait sur lui les photos de ses frères et de sa sœur, ainsi que deux cartes de Solidaires pour la vie, avec les symptômes de dépression encerclés.

«Les gens qui décèdent par suicide ne s'enlèvent pas la vie : ils se libèrent de leurs souffrances.»

Pourquoi croyez-vous qu'il n'a pas osé parler de sa détresse?

Si Maxime avait été diabétique, on s'en serait rendu compte. Il aurait été traité avec des médicaments, son alimentation et ses activités sportives auraient été conçues en fonction de son diabète. Même chose s'il avait été asthmatique : son entraîneur de basketball s'en serait aperçu, et nous aussi. Mais la maladie mentale, ce n'est pas toujours visible. Et la maladie mentale, c'est tabou. Quand quelqu'un ne va pas bien, on n'hésite pas à lui dire «Secoue-toi, t'as pas de raison!»

Vous demandez trois choses aux étudiants à qui vous vous adressez...

Je leur dis d'abord de prendre soin d'eux, ils sont responsables de leur santé. Je leur dis aussi de parler à quelqu'un de ce qu'ils vivent. Dans l'une de ses lettres, Maxime a écrit : «Je te fais confiance comme j'aurais dû te faire confiance plus tôt. Mais je n'ai jamais été du genre à m'ouvrir et à dire ce que je ressens. Pourtant, si je l'avais fait, je serais peut-être toujours là.» S'il avait parlé... Et c'est ce que je dis aux étudiants : parlez.

Je leur demande également de prêter une oreille attentive, sans jugement, si quelqu'un s'ouvre à eux, d'aider la personne à sortir le venin en la laissant parler. Finalement, je leur conseille de ne pas tout prendre sur leurs épaules si quelqu'un se confie à eux parce que cela peut être lourd. Ils ne doivent pas hésiter à guider cette personne vers des ressources, il y a des professionnels qui sont là pour ça. Et il existe des ressources qui donnent des outils pour aider la personne qui ne veut pas consulter un professionnel.

Des boutures pour que la vie continue

Qu'est-ce qui vous a fait du bien après la mort de Maxime?

J'ai été transportée par les gens. J'ai senti un immense appui... Tellement de gens sont venus au salon funéraire, cette chaleur humaine m'a fait du bien. Un jour d'automne, alors qu'il y avait un beau soleil, je me suis assise sur un banc, il y avait des pigeons. J'ai pensé à Maxime et je me suis mise à pleurer. Il me manquait... Je suis descendue dans le métro et j'y ai pensé, à me jeter devant le wagon parce que j'avais tellement mal... De retour au bureau en larmes, j'en ai parlé à mes collègues, qui m'ont prise dans leurs bras. Je me suis rendu compte que j'étais gâtée par la vie, j'avais autour de moi toutes ces bonnes personnes.

Dans votre famille, comment arrivez-vous à cheminer avec vos deuils respectifs?

On se remémore les beaux moments, on parle de Maxime, on se dit «Te souviens-tu...?» Il y a eu un concert du groupe AC/DC à Montréal l'automne dernier et AC/DC était le groupe préféré de Maxime. On a décidé d'y aller en famille et mon mari a compris pourquoi Maxime aimait tellement ce groupe. Ç'a été un moment où l'on a senti une réconciliation dans la famille. On était proches, on a eu beaucoup de plaisir ensemble et c'est ça que je garde, les souvenirs des 16 belles années passées avec Maxime.

Parlez-nous des boutures de la plante qui appartenait à Maxime...

Quand Maxime était en troisième année, il avait reçu à l'école une bouture de plante araignée dont il s'est par la suite toujours occupé. Un mois après qu'on a retrouvé son corps, j'ai réalisé qu'il y avait sur sa plante araignée une pousse et de petites fleurs blanches. Et, quand quelqu'un meurt, croyez-moi, on veut voir des signes. Je me suis donc dit «Ah ben, le Coco m'a envoyé un signe qu'il faut que la vie continue». J'ai coupé des boutures, je les ai mises dans l'eau et je les ai plantées quand elles ont eu des racines. J'en ai donné à la famille, aux amis de Maxime, aux membres de ma chorale, à des gens ici, à l'Université. Pour moi, les petites boutures de la plante de Maxime signifient que la vie continue et c'est une façon de garder Maxime vivant.