La francophonie économique : utopie ou réalité émergente?

  • Forum
  • Le 3 février 2016

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

L'Université de Montréal a été l'hôte d'une table ronde sur l'avenir économique de la francophonie, qui a réuni plus de 100 personnes, dont plusieurs dignitaires étrangers, le 29 janvier 2016.

«Le potentiel économique de la francophonie est considérable, mais le défi [de le réaliser] l'est tout autant en raison des fortes inégalités qui prévalent dans l'espace économique francophone.»

C'est ce qu'a déclaré Ousmane Paye, ambassadeur du Sénégal au Canada et ancien conseiller spécial du secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), à une table ronde tenue le 29 janvier dernier à l'Université de Montréal qui a réuni plus de 100 personnes, dont plusieurs dignitaires1.

À cette occasion, quatre acteurs de prestige se sont exprimés sur l'avenir économique de la francophonie, en vue de la tenue du 14e Sommet de la Francophonie, qui aura lieu en novembre prochain à Antananarivo, à Madagascar.

Une préoccupation en évolution

«La dimension économique a été présente dès le début de la francophonie, d'abord par la coopération technique puis, de 1970 à 1986, il y a eu des initiatives pour favoriser le démarrage d'entreprises par les jeunes, ainsi que l'ouverture de l'École internationale de Bordeaux, qui a accueilli 10 000 stagiaires africains», a rappelé Jean-Louis Roy, qui a été secrétaire général de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie de 1990 à 1998.

Dans la seconde moitié des années 80, un véritable pas vers la francophonie économique a été franchi avec la mise sur pied de l'Institut de l'énergie des pays ayant en commun l'usage du français (aujourd'hui l'Institut de la Francophonie pour le développement durable). En parallèle, la promotion des industries culturelles de la francophonie a donné lieu à des projets à caractère économique, comme la création de TV5 – dont le signal est capté dans 200 pays – et celle du Marché des arts du spectacle africain.

«Enfin, la ratification de la deuxième charte de l'OIF à Hanoï, en 1997, incluait la demande aux pays membres d'œuvrer à la construction d'un espace économique», a indiqué M. Paye.

Une stratégie ambitieuse, mais...

C'est ce qui a mené à l'adoption, par les représentants des 70 pays francophones réunis à Dakar en novembre 2014, d'une stratégie économique commune.

«En substance, la stratégie de Dakar est très ambitieuse, car elle veut tout concilier à la fois : la croissance économique, la lutte contre la pauvreté et les inégalités, la préservation de l'environnement et du patrimoine culturel, tout comme la consolidation des processus démocratiques, le renforcement de l'état de droit, la bonne gouvernance, le respect des droits de l'homme et l'égalité hommes-femmes», a énuméré Ousmane Paye.

La mise en œuvre de la stratégie s'est traduite par l'organisation d'un premier forum économique francophone le 1er décembre 2014, suivi d'un deuxième en octobre 2015.

Mais il reste encore beaucoup à faire pour que les quelque 80 pays membres de l'OIF soient en mesure de l'appliquer et que le milliard de personnes qu'ils représentent en bénéficient.

«La faiblesse de la stratégie du sommet de Dakar est qu'elle n'est accompagnée d'aucune mesure tangible pour sa mise en œuvre : il n'y a pas d'opérateur désigné ni de budget prévu à cette fin», a déploré Jean-Louis Roy.

Selon lui, le sommet qui se déroulera à Madagascar «donnera l'occasion de compléter le travail».

Quelques conditions préalables

Pour l'ex-premier ministre Jean Charest, le Québec doit prendre acte des occasions qui se présentent sur le continent africain, «qui se démarque par la jeunesse de sa population et par sa croissance démographique».

Mais il estime qu'une condition majeure du développement économique y fait toutefois défaut : l'accès à l'énergie.

«Le nord et le sud de l'Afrique se partagent à eux seuls 75 % de l'énergie, tandis qu'entre les deux seulement six pays ont une couverture énergétique sur 50 % de leur territoire : sur 1,1 milliard de personnes qui vivent sur le continent, 600 millions n'ont pas accès à l'énergie», a fait observer M. Charest.

«Pourtant, en 1987, les chefs d'État avaient lancé l'idée de créer des alliances stratégiques pour mettre en place un système d'interconnexion des réseaux électriques pour électrifier l'Afrique», a mentionné Clément Duhaime, administrateur général de l'OIF de 2006 à 2015 qui, à cette table ronde, agissait comme modérateur.

Aussi, M. Charest a profité de la présence de deux ministres pour formuler deux suggestions.

Auprès de la ministre québécoise de la Culture et des Communications et ministre responsable de la Protection et de la Promotion de la langue française, il a plaidé en faveur du rétablissement d'Hydro-Québec International «afin d'investir en Afrique avec des partenaires privés».

À la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, l'ex-premier ministre a dit souhaiter «que le gouvernement du Canada interpelle les grands régimes de pension du pays pour créer avec le secteur privé un fonds afin d'investir dans le marché de l'énergie».

De plus, Jean Charest a proposé au recteur Guy Breton «que l'Université de Montréal accueille des étudiants africains pour leur donner une formation dans le domaine de l'énergie».

Enfin, les quatre membres de la table ronde ont tous affirmé que l'un des points névralgiques du développement économique dans l'espace francophone est celui de la mobilité de la main-d'œuvre entre les différents pays.

«Cette question revient en permanence et de façon insistante, a conclu Jean-Louis Roy. Il s'agit d'un véritable problème qui doit être abordé correctement, car il existe des pistes de solution et il est important de les concrétiser.»

Note :

1. La table ronde, intitulée «La francophonie économique : utopie ou réalité?», était organisée par le Bureau de valorisation de la langue française et de la Francophonie de l'Université de Montréal, en collaboration avec le Centre d'études et de recherches internationales de l'UdeM (CERIUM) et le Centre de la francophonie des Amériques.

Voir la rencontre en reprise vidéo.