La quatrième révolution industrielle sous la loupe des chercheurs

  • Forum
  • Le 8 février 2016

  • Martin LaSalle
Les politiques du travail ne protègent plus adéquatement les travailleurs, plus particulièrement les travailleurs autonomes et les salariés atypiques, qui forment environ 37 % de la main-d’œuvre québécoise.

Les politiques du travail ne protègent plus adéquatement les travailleurs, plus particulièrement les travailleurs autonomes et les salariés atypiques, qui forment environ 37 % de la main-d’œuvre québécoise.

Crédit : Thinkstock.

En 5 secondes

Basé à l’UdeM, le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail s’affaire à étudier les mutations du monde du travail pour définir les occasions qu’elles recèlent.

La plupart des métiers les plus prisés aujourd'hui n'existaient pas il y a 10 ans. Plus encore, les emplois qu'occuperont les élèves des écoles primaires n'ont pas encore été inventés, du moins pour les deux tiers d'entre eux!

Et, d'ici 20 ans, des millions de postes en Amérique du Nord pourraient disparaître à la faveur de l'automatisation découlant des avancées en intelligence artificielle et du couplage des données massives (big data), d'après un rapport publié au dernier Forum économique mondial de Davos.

Ces mutations attribuables à la quatrième révolution industrielle ne sont pas catastrophiques, selon le professeur Gregor Murray, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la mondialisation et le travail de l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal.

«Elles annoncent des transformations profondes de l'économie et nous devons les étudier pour déceler leurs orientations et définir les occasions qu'elles recèlent», dit-il.

C'est ce à quoi s'affaire le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT), que dirige M. Murray et qui regroupe près de 300 chercheurs et étudiants diplômés rattachés à une quarantaine d'universités canadiennes et étrangères.

Des technologies perturbatrices

Le numérique perturbe le monde du travail depuis quelques années et l'automatisation qui en résulte tend à faire reculer le modèle salarial dans plusieurs secteurs de l'économie.

La multinationale Amazon en est un parfait exemple. «En Inde, des milliers de gens possédant un ordinateur sont à l'affût de chaque microtâche qu'Amazon offre aux enchères, sur sa plateforme virtuelle», explique Nicolas Roby, coordonnateur scientifique au CRIMT. Ce sont des tâches que l'ordinateur ne peut encore effectuer de lui-même, comme choisir la meilleure photo pour vendre un article en ligne. Le travail doit être accompli rapidement, pour une rémunération de 2 à 10 cents l'unité.

«C'est l'illustration extrême de l'atomisation du travail, où les individus peuvent difficilement se regrouper pour exiger de meilleures conditions de travail», mentionne M. Roby.

«Les plateformes comme celles d'Amazon, d'Uber ou d'Airbnb ne sont pas neutres, avertit Gregor Murray. Ce sont des intermédiaires qui tirent profit de la prestation de service des travailleurs, sans assumer les responsabilités d'employeur.» À cet égard, la ville d’Edmonton pourrait avoir posé le premier jalon d'une gestion plus sociale de ce type de technologie en adoptant, à la fin janvier, un règlement qui encadre le service de transport Uber.

Reconfiguration et précarisation du travail

La troisième révolution industrielle, qui combinait l'électronique et la robotique, a entraîné une réorganisation mondiale du réseau de production. La fragilisation des conditions de travail actuelles en est une conséquence directe, selon Patrice Jalette, professeur à l'École de relations industrielles de l'UdeM et chercheur au CRIMT.

«Depuis quelques décennies, les entreprises de tous les secteurs se distancient de la gestion du travail pour réduire leurs coûts : elles ont graduellement remplacé les contrats de travail par des contrats commerciaux qui engendrent le recours à la sous-traitance, aux agences de travail temporaire et au travail autonome», souligne-t-il.

De sorte qu'aujourd'hui les travailleurs autonomes forment environ 13 % de la main-d'œuvre québécoise; et les salariés atypiques (à temps partiel, occasionnels ou sur appel), environ 24 %.

«Ces chiffres n'indiquent que la portion mesurable de ceux dont le travail est précaire : les travailleurs à bas salaires, parfois sans garantie d'heures de travail, et ceux des petites entreprises sous-traitantes sont aussi victimes de l'instabilité de l'emploi et de piètres conditions de travail», déplore la professeure Guylaine Vallée, également de l'École de relations industrielles de l'UdeM et associée au CRIMT.

Pour des régions viables et enviables

Si les traités de libre-échange ont contribué à la reconfiguration du travail, la compétition pour attirer de nouveaux investisseurs ne se déroule plus seulement entre les États, mais aussi entre les régions d'un même pays.

«Parce qu'il leur incombe désormais d'attirer des investissements étrangers directs, les régions doivent créer des partenariats qui unissent les acteurs économiques et sociaux afin de développer un savoir-faire et d'offrir de bonnes conditions aux travailleurs», soutient Gregor Murray.

C'est aussi en s'assurant la participation des établissements d'enseignement, des syndicats et des patrons que les régions pourront instaurer une paix sociale et ainsi mieux répondre aux besoins immédiats et à long terme des entreprises, pour pérenniser le développement économique.

«En somme, nous avons besoin de recentrer le discours sur la notion de meilleur travail comme véhicule de développement économique et d'inclusion sociale à l'échelle planétaire», conclut Gregor Murray

Collaboration spéciale pour le journal Le Devoir des 6 et 7 février 2016.