Est-ce que je taille mon arbre ou non?

  • Forum
  • Le 19 février 2016

  • Dominique Nancy
Jeanne Millet, chercheuse à l'UdeM, publie un ouvrage de vulgarisation sur l’architecture des arbres.

Jeanne Millet, chercheuse à l'UdeM, publie un ouvrage de vulgarisation sur l’architecture des arbres.

En 5 secondes

Une chercheuse publie un ouvrage de vulgarisation sur l'architecture des arbres.

Devriez-vous tailler vos arbres au printemps? Les tailles sont-elles un terrain favorable aux attaques des parasites? Est-il préférable de tailler les arbres lorsqu'ils sont jeunes? Est-il vrai qu'il ne faut jamais enlever plus de 20 % de la ramure, soit l'ensemble des branches, des rameaux et du feuillage d'un arbre, chaque année?

De telles questions préoccupent les gens qui apprécient les arbres sur leur propriété, mais très peu savent comment s'en occuper. Beaucoup d'informations véhiculées au sujet de l'entretien des arbres sont erronées, basées sur des mythes et de fausses idées. Pour aider les particuliers, Jeanne Millet vient de publier aux Éditions MultiMondes un ouvrage de vulgarisation sur le sujet. «Si je peux accroître le bon développement des arbres et maximiser leur espérance de vie, j'aurai atteint mon objectif», dit cette spécialiste de l'architecture des arbres, chercheuse et chargée de cours au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal. Forum l'a rencontrée.

Vous avez antérieurement publié L'architecture des arbres des régions tempérées : son histoire, ses concepts, ses usages. Ce livre est vite devenu la référence mondiale en architecture des arbres. Dans Le développement de l'arbre : guide de diagnostic, vous racontez comment un arbre se développe en n'employant que des mots du langage courant... Pourquoi un tel ouvrage de vulgarisation était-il nécessaire?

J.M. : D'abord, parce que les gens ont envie d'en apprendre davantage sur les arbres. Ceux-ci nous fascinent depuis toujours par leur prestance, leur gigantisme et leur beauté. Ensuite, pour répondre aux nombreuses questions du genre «Est-ce qu'une branche morte est le signe que mon arbre est malade? ou «Est-ce que les arbres dans ma rue doivent être aussi laids pour être sécuritaires?» Ensuite, pour que les gens puissent être mieux outillés au moment de prendre des décisions, que ce soit pour choisir la taille qu'ils pratiqueront eux-mêmes sur leur arbre ou pour savoir quoi demander aux professionnels qui viendront tailler leurs arbres.

La plupart des gens aiment les arbres et souhaitent s'en entourer, bien qu'ils les craignent en même temps. Mieux connaître les arbres permet à la fois de savoir profiter pleinement de leurs avantages, en réduisant les frais d'aménagement, et de se rassurer sur leur état de santé et leur solidité. J'ai pris personnellement à cœur de rendre accessibles les connaissances sur l'architecture des arbres des régions tempérées en publiant en 2012 un premier livre sur le sujet. Puis, j'ai tenté de vulgariser le tout dans ce deuxième ouvrage avec l'idée de joindre les gens de métier ‒ biologistes, forestiers, arboriculteurs et élagueurs ‒ de même que le grand public. Mon objectif est de créer un pont entre la science et la pratique.

De toute évidence, ce besoin semble bien réel. Votre récente publication s'est vendue à un millier d'exemplaires en 10 mois. Le livre est déjà en réimpression et 800 exemplaires partent sous peu pour la France. Vous avez même reçu des invitations à donner des formations à l'étranger, dont en Italie et en Espagne. D'où vient cet engouement soudain pour tout ce qui touche aux arbres?

J.M. : L'enthousiasme des gens à l'égard de ce deuxième livre, comme celui de mes étudiants en classe, me confirme qu'il y a un grand besoin. Je crois que l'engouement semble soudain en raison de la forte réponse du public à la sortie de mes livres, mais l'intérêt était là auparavant et il existe depuis longtemps. Les besoins grandissants de nos sociétés en matière de conservation des forêts, de plantation d'arbres pour la production de bois et d'aménagement d'espaces verts dans nos villes font en sorte qu'on ne peut plus se permettre d'intervenir à l'aveugle sur des arbres que l'on connaît mal. Quoi de plus essentiel que de comprendre comment l'arbre se développe quand on veut gérer sa forme de façon efficace et assurer sa protection?

Les connaissances sur le mode de développement des arbres ont été inaccessibles jusqu'à la découverte, dans les années 60 et 70, des modèles architecturaux par l'étude d'arbres tropicaux. Il aura fallu 50 ans de recherches, menées par une équipe de chercheurs audacieux qui ont bravé les modes en science, pour en arriver aujourd'hui à brosser un tableau complet de la séquence de développement de 40 espèces d'arbres de régions tempérées. Bien sûr, on aurait besoin que soient analysées et connues toutes les essences d'arbres soumises aux aménagements, mais les premières données disponibles incitent déjà à une amélioration des méthodes d'intervention.

Je ne vois plus les arbres de la même façon! — Jeanne Millet

Dans notre premier entretien, vous critiquiez le fait qu'au Québec on effectue des tailles répétitives qui provoquent le vieillissement prématuré des arbres. Selon vous, aucune taille n'est faite à l'avantage de l'arbre... Pouvez-vous nous expliquer pourquoi?

J.M. : Si des tailles sont pratiquées, c'est uniquement pour répondre à nos besoins en aménagement. Chaque taille représente pour l'arbre un traumatisme, exposant ses tissus aux agents pathogènes, que ce soit des champignons, des bactéries ou autres. Tout ce qu'on enlève à l'arbre, il tentera de le remettre en place et, pour cela, il devra puiser dans ses réserves. L'arbre a besoin de son feuillage pour se nourrir.

C'est donc à l'avantage de l'arbre si on le taille le moins possible. D'ailleurs, la taille est particulièrement à proscrire sur les arbres vieillissants ou en souffrance, temporairement vidés de leurs réserves parce qu'ils ont récemment subi une forte taille ou qu'ils doivent s'adapter à un changement soudain des conditions de l'environnement. L'observation de l'architecture de l'arbre, guidée par les étapes décrites dans mon livre, révèle si ce dernier est bien disposé à se remettre d'une intervention. Personne ne souhaite stimuler une réaction de croissance qui soit contraire à celle souhaitée, par exemple l'apparition d'une fourche du tronc alors qu'on cherche justement à en éliminer une. Il est donc important de comprendre comment l'arbre se développe de manière à éviter les gestes malheureux. Plusieurs recommandations dans ce sens sont faites dans mon livre.

Vous parlez d'un changement de paradigme en biologie végétale grâce aux arbres... Qu'est-ce que cela signifie concrètement?

J.M. : Cela s'exprime dans une phrase toute simple que j'ai dite moi-même au début de ma carrière et que j'entends fréquemment de la bouche des gens enthousiastes qui suivent mes enseignements : «Je ne vois plus les arbres de la même façon!» L'arbre est une plante géante qui accumule dans son bois l'histoire de toute une vie, sur une à plusieurs centaines d'années. Savoir lire cette histoire, c'est découvrir une dynamique de développement codée génétiquement et pouvoir la distinguer de la dynamique de développement liée à la réponse de l'arbre à l'environnement. On a découvert de multiples règles qui gèrent le développement de l'arbre à plusieurs niveaux d'organisation. La complexité de l'architecture de nombreux arbres a nécessité la mise au point d'une méthode d'analyse originale, laquelle a donné à son tour accès à un ensemble de règles de construction jusque-là insoupçonnées. Ces découvertes aident à comprendre les règles de développement des plantes.

Les plantes ne peuvent plus être considérées comme des unités équivalentes sur lesquelles on appose un nom [taxonomie], une forme, une vitesse de croissance, une hauteur moyenne à maturité ou une fréquence de reproduction. Chaque plante est maintenant vue comme un individu qui connaît une dynamique de développement et dont l'expression des gènes et les potentialités, c'est-à-dire l'aptitude à produire des racines, les types de feuilles produites, la spécialisation de ses catégories d'axe, l'aptitude à fleurir, changent depuis le sortir de la graine jusqu'à sa sénescence. Cela a des répercussions dans l'ensemble des disciplines de la biologie végétale, que ce soit la physiologie, la biologie moléculaire, la génétique ou l'écologie, de même que dans les différents champs d'application, comme les études d'impact, l'aménagement, la conservation, la foresterie, l'arboriculture, l'horticulture, l'agronomie, etc.