Le désir des chercheurs de changer le monde

  • Forum
  • Le 19 février 2016

  • Paule Des Rivières
Le chercheur veut changer le monde et la direction de l'Université veut le soutenir dans cette mission.

Le chercheur veut changer le monde et la direction de l'Université veut le soutenir dans cette mission.

Crédit : Thinkstock

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Le chercheur veut changer le monde et la direction de l'Université veut le soutenir dans cette mission.

Nous vivons à une époque où la connaissance est essentielle à l'essor de la société. Dans ce contexte, l'Université de Montréal veut intensifier ses efforts pour aider les chercheurs à mieux transmettre leurs connaissances, mais surtout à mieux contribuer à la transformation de cette société.

«Il y a une évolution dans la manière dont on se sert de la connaissance à l'extérieur de l'Université. Pour plusieurs universitaires, nous nous situons davantage dans une perspective d'intervention et de dialogue, de manière que le plus grand nombre d'individus possible puissent bénéficier de nos recherches», souligne Frédéric Bouchard, vice-recteur associé à la recherche.

Ce dernier fait partie du trio de choc de la recherche, avec, à sa tête, la vice-rectrice à la recherche, à la découverte, à la création et à l'innovation, Marie-Josée Hébert, et Michel Bouvier, lui aussi vice-recteur associé à la recherche. Cet échange renforcé avec les différentes composantes de la société a pour nom «mobilisation des connaissances». Et c'est l'une des priorités du vice-rectorat.

Cette mobilisation des connaissances reflète la progression du rôle du chercheur dans la société. Auparavant, rappelle Frédéric Bouchard, qui est professeur au Département de philosophie de l'UdeM et président de l'Association francophone pour le savoir ‒ Acfas, la clé résidait dans la vulgarisation des connaissances scientifiques, mais cette volonté n'incluait pas les éventuelles transformations découlant de cette vulgarisation; par la suite, il a beaucoup été question de transfert et de valorisation, mais surtout pour breveter des découvertes ou pour certains secteurs.

«Aujourd'hui, nous nous demandons plus tôt dans le processus de quelle manière nos recherches peuvent changer les choses ou contribuer au changement. Et cette préoccupation exige que nous pensions à l'autre, aux organismes, à la société, très tôt dans le processus de la recherche.»

L'Université de Montréal a d'ailleurs lancé un concours de mobilisation grâce auquel les chercheurs peuvent obtenir un soutien financier pouvant aller jusqu'à 14 000 $. Ils ont jusqu'au 25 mars pour soumettre un projet au Bureau Recherche-Développement-Valorisation. Ouvert pour la première fois aux chercheurs de toutes les disciplines, il vise la fabrication d'outils tels que des fiches synthèses, un guide d'accompagnement, une trousse de sensibilisation, etc., bref des outils facilitant la mise sur pied de partenariats. Et les partenaires ciblés peuvent être de tous ordres : communautés autochtones, musées, agences gouvernementales, patients dans le système de santé...

Cette mobilisation des connaissances n'est pas nouvelle, notamment dans les sciences sociales, où la recherche-action est depuis longtemps jugée incontournable dans la vie du chercheur. Mais elle s'étend à présent à un nombre plus grand de disciplines. Elle revêt de si nombreux visages que plusieurs chercheurs la mettent sans doute en pratique sans le savoir.

Des exemples? Le juriste qui comparaît en commission parlementaire mobilise ses connaissances pour contribuer à la résolution d'une problématique établie par la société. M. Bouchard, qui est aussi chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie, a instauré un dialogue avec le Service canadien des forêts afin de réfléchir avec ses experts sur les rapports entre la science et la société et sur la place des experts dans une démocratie. Ce dialogue est au bénéfice de la société, mais aussi de la recherche. «Cette démarche m'apporte de nouveaux objets de recherche», dit-il.

M. Bouchard cite également le cas du médecin qui aurait découvert une molécule permettant de guérir une maladie majeure. Mais cette molécule provoquerait une irritation de la peau telle que le patient préfèrerait avoir la maladie plutôt que suivre le traitement. Seul un véritable échange avec le patient permettra au médecin de réaliser qu'il est impérieux pour lui d'orienter ses recherches sur cet indésirable effet secondaire, faute de quoi sa découverte ne connaîtra pas d'application. La mobilisation des connaissances repose sur les dialogues et échanges entre chercheurs et non-chercheurs.

Cette incursion plus durable au sein de différentes communautés ou organisations constitue la plupart du temps une autre façon de démontrer la nécessité d'approches intersectorielles. «À travers des échanges soutenus avec diverses communautés, les chercheurs sont rapidement confrontés aux limites de leurs propres outils : les problèmes sont trop complexes pour une seule discipline ou pour une seule perspective», résume M. Bouchard.

«Cette mobilisation permet de remplir une partie de notre contrat social envers la société et elle ouvre également de nouveaux champs de recherche, mentionne M. Bouchard, qui est titulaire de la Chaire Ésope de philosophie, elle assure un dialogue qui conduit à se pencher sur les besoins de l'autre.»

Cela dit, Frédéric Bouchard rejette totalement l'affirmation voulant que l'Université vivait auparavant dans sa tour d'ivoire. «La tour d'ivoire n'a jamais existé. Les chercheurs ont toujours eu des liens organiques avec la société, mais la complexification du jargon scientifique a brouillé la communication entre chercheurs et non-chercheurs. Jusqu'où et quand faut-il abandonner son jargon pour se faire comprendre? C'est LE défi de la mobilisation des connaissances que nos chercheurs essaient de relever tous les jours.»