Les organismes communautaires en santé et services sociaux étouffent

  • Forum
  • Le 29 février 2016

  • Martin LaSalle
«Les hausses des subventions qui leur ont été versées ces dernières années sont alignées sur des indexations qui sont de l'ordre de un pour cent, ce qui est nettement en deçà de l'augmentation du coût de la vie : en fait, les organismes communautaires étouffent littéralement»

«Les hausses des subventions qui leur ont été versées ces dernières années sont alignées sur des indexations qui sont de l'ordre de un pour cent, ce qui est nettement en deçà de l'augmentation du coût de la vie : en fait, les organismes communautaires étouffent littéralement»

Crédit : Thinkstock.

En 5 secondes

Les 3000 organismes communautaires du secteur de la santé et des services sociaux du Québec peinent à maintenir leurs activités en raison du sous-financement imposé par l'État.

Le sous-financement des organismes communautaires du secteur de la santé et des services sociaux au Québec pose un défi quant au maintien de leurs activités. Dans certains cas, ils peinent même à remplir leur mission première en raison des façons de faire que leur impose l'État.

«Les hausses des subventions qui leur ont été versées ces dernières années sont alignées sur des indexations qui sont de l'ordre de un pour cent, ce qui est nettement en deçà de l'augmentation du coût de la vie : en fait, les organismes communautaires étouffent littéralement», soutient Christian Jetté, professeur à l'École de travail social de l'Université de Montréal.

Spécialiste des rapports entre les organismes communautaires et l'État dans le domaine de la santé et des services sociaux, M. Jetté s'intéresse aux modes de financement de ces organismes, à l'évolution de leurs pratiques et à leur influence sur la configuration des services sociaux et des services de santé.

Et ce n'est pas la matière première qui manque : le Québec compte 8000 organismes communautaires, dont 5000 sont en partie ou en totalité financés par l'État. Parmi eux, 3000 travaillent auprès des communautés dans le secteur de la santé et des services sociaux.

Dépréciation de l'action communautaire

La décennie 1990 a été une période faste pour les organismes communautaires : à la faveur de leur collaboration avec les régies régionales de santé et de services sociaux, ils avaient contribué dans plusieurs régions à définir les orientations des activités à entreprendre. Cela leur a entre autres permis d'obtenir des augmentations de subvention de 10 à 12 % par année.

Puis, à la fin des années 90, il y a eu un premier mouvement de recentralisation sous le gouvernement de Lucien Bouchard.

«La centralisation de la gestion des opérations vers les ministères, et de la prestation de services vers le milieu hospitalier – l'hospitalocentrisme –, s'est accentuée quand le gouvernement de Jean Charest a été élu, avec une série de réformes plus sévères et hiérarchiques qui a abouti à la création des centres de santé et de services sociaux, et à un parti pris en faveur des partenariats public-privé», rappelle Christian Jetté.

Les organismes ont alors vu leur financement stagner, malgré l'accroissement des besoins et de la demande en matière de santé et de services sociaux dans les communautés.

«Cela a eu pour effet de priver le gouvernement d'une bonne partie de la capacité d'innovation des organismes communautaires, qui ont vu le gouvernement dicter leurs façons de faire», déplore M. Jetté.

De fait, ses étudiants et lui ont observé que l'attribution des subventions par ententes de service aux organismes communautaires en santé et services sociaux est souvent conditionnelle à l'atteinte de résultats quantifiables, sans égard à la qualité des interventions qu'ils effectuent et aux liens qu'ils parviennent à tisser avec les personnes dans le besoin.

Par exemple, pour un organisme qui vient en aide aux jeunes de la rue, le ministère se base sur le nombre de seringues et de condoms distribués dans une année pour établir le montant de la subvention qu'il recevra, tandis que, pour l'organisme, cette distribution est un moyen parmi d'autres d'entrer en contact avec les jeunes, plutôt qu'une fin en soi.

«L'enjeu tourne alors autour des indicateurs de réussite de l'intervention, qui ne sont pas les mêmes pour le ministère et les organismes communautaires», note le professeur.

Pour le financement de la mission globale

Selon lui, les organismes communautaires sont plus efficaces lorsqu'ils échappent à «une trop grande emprise des dispositifs et des mesures de contrôle de l'État : l'originalité de leurs actions et leur capacité d'innovation ne peuvent être préservées que s'ils bénéficient d'une certaine autonomie et s'ils peuvent trouver des compromis dans les différents principes d'action», dit M. Jetté.

C'est pourquoi le professeur estime que le financement en fonction de la mission globale des organismes communautaires s'avère fondamental pour qu'ils puissent s'adapter à l'évolution des situations et des besoins qu'ils souhaitent combler.

«Innover demande du temps : cela implique d'expérimenter, de faire parfois quelques erreurs puis de corriger le tir et, pour ce faire, il faut que le financement soit flexible au lieu d'être orienté vers l'atteinte d'objectifs mesurables dictés par des personnes qui connaissent peu ou qui ne connaissent pas la réalité des milieux dans lesquels travaillent les organismes communautaires», insiste Christian Jetté.

Se prendre en main

Néanmoins, M. Jetté voit poindre des signes encourageants pour ce qui est de la mobilisation des organismes communautaires afin de se faire entendre davantage.

«Le climat de morosité qui s'est installé en raison des récentes attaques qu'a subies le modèle de développement social au Québec a suscité une exaspération qui s'est transformée en mobilisation, soutient-il. La grève qu'ils ont déclenchée à l'automne dernier illustre la volonté qui les anime d'assurer une meilleure cohésion, notamment en instaurant un dialogue entre les divers champs d'intervention.»

Aussi souhaite-t-il que cette mobilisation permette de mieux faire reconnaître, au sein de la population, l'importance et la pertinence des services qu'ils offrent.

«Les organismes communautaires québécois sont plutôt bien perçus par la population, mais ils sont trop souvent méconnus : les gens ignorent leur nombre tout comme l'ampleur des services qu'ils rendent aux communautés où ils sont implantés», conclut Christian Jetté.