Négocier avec le diable dans le virtuel

  • Forum
  • Le 2 mars 2016

  • Dominique Nancy
La réalité virtuelle est utilisée dans le traitement de la schizophrénie auprès de personnes sur qui les médicaments sont sans effets.

La réalité virtuelle est utilisée dans le traitement de la schizophrénie auprès de personnes sur qui les médicaments sont sans effets.

Crédit : Fondation Pinel.

En 5 secondes

L'Institut universitaire en santé mentale de Montréal et l'Institut Philippe-Pinel ont mis en route un projet pilote de thérapie par avatar en 3D pour vaincre la schizophrénie.

Sur son nez, des lunettes de simulation virtuelle immergent le patient schizophrène dans un univers en 3D. Devant lui, un avatar prend la forme terrible de la voix qui le persécute. Au cours des six séances qui suivront, il définira des stratégies pour faire taire l'entité qu'il entend et qui le dénigre.

Nous sommes dans le laboratoire de recherche de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM). Le patient interagit avec ses hallucinations auditives par l'intermédiaire d'un personnage virtuel qui possède les caractéristiques physiques qu'il prête à l'incarnation persécutrice.

«Ici, on recrée la texture de la voix et aussi la plupart du temps le visage de l'être qui opprime le patient, précise Stéphane Potvin, l'un des initiateurs de ce projet de thérapie novateur. Le thérapeute, qui se trouve dans une autre pièce, s'exprime à travers la voix modifiée de l'avatar qui est entendue grâce à des écouteurs.» Le thérapeute peut même inciter le protagoniste à avoir des expressions faciales particulières comme la tristesse, la colère ou la peur.

«Notre but n'est pas d'exposer indéfiniment les patients à leurs hallucinations ni de les traumatiser. C'est davantage la composante psychologique qui est travaillée. On veut qu'ils finissent par dialoguer avec leur voix de sorte qu'ils se laissent moins envahir émotivement», indique le professeur du Département de psychiatrie de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire Eli Lilly de recherche en schizophrénie.

Aussi chercheur au Centre de recherche de l'IUSMM, il sait qu'adopter une telle attitude proactive n'est pas une mince affaire pour les personnes qui souffrent de schizophrénie. Ce trouble psychiatrique se caractérise par une rupture de contact avec le monde environnant. «D'ordinaire, dit-il, le dialogue avec leur persécuteur imaginaire leur fait vivre beaucoup d'anxiété. L'emprise des hallucinations est très vive. Généralement, on parvient à diminuer les symptômes psychotiques avec des médicaments. Mais on compte de 25 à 30 % de patients sur qui les antipsychotiques ont peu d'effets. On parle alors de résistance au traitement. Il s'agit d'un gros problème sur le plan clinique, car certains symptômes comme les hallucinations auditives sont particulièrement préoccupantes. C'est un facteur majeur de désocialisation et de précarité. L'espérance de vie des patients est en moyenne de 15 ans inférieure à celle de la population en général, notamment en raison du risque accru de suicide.»

L'environnement qui soigne

L'environnement 3D pourrait permettre une prise en charge complémentaire de la schizophrénie, selon le professeur Potvin. «La première phase est difficile pour tous les patients, explique-t-il. À mesure que la thérapie avance, le ton et les propos changent. C'est alors le thérapeute qui gère le contenu de ce qui est dit. Les commentaires deviennent moins blessants, ils peuvent même être agréables. La voix, au lieu d'être menaçante, devient gentille d'une certaine façon.»

À ce jour, la thérapie par avatar n'a été expérimentée qu'auprès de cinq patients à l'IUSMM et à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal, où une voûte d'immersion virtuelle a été aménagée. Le projet pilote vise à évaluer l'efficacité de cette nouvelle forme de traitement auprès de 25 patients résistants au traitement pharmacologique. L'approche semble prometteuse. Elle aiderait le patient à élaborer des stratégies afin de ne plus se sentir oppressé. «Avant je priais pour tenir le diable éloigné, témoigne Richard Breton, premier patient à avoir expérimenté la thérapie par avatar. J'arrivais à le chasser, mais il revenait tout le temps. Lorsque je suis dans le laboratoire de réalité virtuelle et que le diable me parle, mon avatar, je n'arrive pas à le faire disparaître, même en priant. Il se tient devant moi, projeté en 3D. Ça me force à négocier. Je trouve enfin le courage de lui répondre. Mes hallucinations auditives ont disparu à 80 %. Je peux enfin vivre en paix.»

Programme de thérapie par avatar
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