«Moi et le monde!» ou quand l'égoportrait entre au doctorat

  • Forum
  • Le 8 mars 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Marina Merlo, étudiante au Département de littératures et de langues du monde, effectue une analyse des égoportraits dans sa thèse de doctorat en littérature comparée.

Marina Merlo, étudiante au Département de littératures et de langues du monde, effectue une analyse des égoportraits dans sa thèse de doctorat en littérature comparée.

En 5 secondes

Marina Merlo, étudiante au Département de littératures et de langues du monde, effectue une analyse des égoportraits dans sa thèse de doctorat en littérature comparée.

Le pape François en a fait, le président Barack Obama aussi; le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et le maire de Montréal, Denis Coderre, en sont des habitués. L'égoportrait, cette mode née en Australie en 2002, est aujourd'hui l'un des phénomènes les plus répandus du monde numérique. L'an dernier, ces mises en scène de soi-même ont causé plus de morts (12) que les attaques de requin (8).

«Le phénomène est récent, mais on fait des autoportraits au miroir depuis les débuts de la photographie; les peintres ont été les premiers à se représenter dans leurs tableaux», mentionne Marina Merlo, étudiante au Département de littératures et de langues du monde, qui consacre son doctorat à «l'archéologie du selfie», une première au Québec.

Avant tout, il importe de définir le concept, ce qui constitue le premier chapitre de la thèse de l'étudiante. «Pour qu'il y ait selfie, une partie du membre qui soutient l'appareil doit être visible», explique la doctorante. L'égoportrait, selon le néologisme créé par le journaliste Fabien Deglise et accepté par Le Petit Robert, propose une interface corporelle entre le sujet et l'appareil photo, le plus souvent un téléphone cellulaire ou une tablette électronique. Il y a, selon Mme Merlo, un «espace de tension» dans cette lubie essentiellement humaine.

Un animal peut-il faire un égoportrait? La question a été posée très sérieusement lorsqu'un macaque souriant à belles dents s'est immortalisé avec l'appareil du photographe animalier David Slater en Indonésie en 2014. Le bureau américain des brevets a dû trancher : le primate a appuyé de façon aléatoire sur le déclencheur et n'a pas sciemment voulu se représenter en image. Exit, donc, les droits d'auteur.

À première vue, le selfie est le paroxysme du narcissisme, l'étymologie renvoyant au mot anglais selfish, «égoïsme», «égocentrisme». Pas si vite, nuance la doctorante. «Si l'on retourne au mythe grec de Narcisse, le personnage tombe amoureux de son reflet sans savoir qu'il s'agit de son propre visage. Dans le cas d'un selfie, on sait parfaitement qui nous mettons en scène», précise-t-elle.

Mona Lisa et moi

Devant le phénomène, les grands musées ont dû s'adapter. Après avoir interdit les perches à égoportrait, ces tiges rétractables permettant le recul suffisant pour un cadrage optimal, des centres d'exposition en ont levé l'interdiction. La volte-face a été totale quand le Metropolitan Museum of Art, de New York, a déclaré en janvier 2016 que l'égoportrait était «une forme d'art».

Voyant que des chefs-d'œuvre s'offraient une seconde jeunesse, les grands musées du monde ont organisé des museum selfie days. Le troisième a eu lieu le 20 janvier dernier et a connu un succès planétaire. Les visiteurs se sont approprié les Anthony Van Dyck, Edgar Degas ou Francisco de Goya. Une analyse des 12 327 images envoyées à l'issue de cette journée à un site spécialisé a fait l'objet de recherches. Sans surprise, c'est La Joconde, au Louvre, qui a été la plus photographiée.

Marina Merlo attire l'attention sur une autre réinterprétation saisissante de photos célèbres, réalisée par le journal sud-africain The Cape Time. Grâce à des logiciels de retouche d'images de type Photoshop, une série d'images iconographiques a été recadrée à la manière des égoportraits. On y voit des photos de Jackie et John F. Kennedy, de Churchill ou du couple royal britannique comme si elles avaient été prises par eux-mêmes. «Tout l'esprit de l'image s'en trouve modifié», indique Mme Merlo. Une partie de son doctorat portera sur la dimension affective de l'égoportrait.

La culture populaire à l'université

Franco-américaine originaire du Wisconsin, Marina Merlo a vécu dans le sud de la France avec sa famille à partir de l'âge de 11 ans. Elle y a effectué ses études préuniversitaires. En 2008, elle entame des études de premier cycle en histoire de l'art à l'Université McGill, puis s'inscrit à la maîtrise en histoire de l'art à l'Université de Montréal. Son sujet : la carte postale photographique. «J'aime analyser les objets de la culture populaire avec une approche interdisciplinaire», souligne-t-elle. Son directeur de thèse, Richard Bégin, est professeur au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques et spécialiste des images tournées à partir des téléphones cellulaires.

C'est par hasard qu'elle s'est intéressée aux égoportraits. «Je suis tombée sur un selfie du chanteur Justin Bieber et j'ai découvert qu'il y avait beaucoup à dire. De fil en aiguille, j'ai trouvé tellement d'éléments intéressants que j'ai étendu mon champ de recherche pour en faire mon sujet principal de thèse.»