J'aime mon chat et mon chat m'aime!

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  • Le 10 mars 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
«Pour de nombreuses personnes, le chat ou le chien est l'enfant qu'elles n'auront jamais.»

«Pour de nombreuses personnes, le chat ou le chien est l'enfant qu'elles n'auront jamais.»

Crédit : Café Chat L’Heureux.

En 5 secondes

Spécialiste des communications organisationnelles, Geoffrey Da Costa rédige une thèse sur les relations des gens avec leurs animaux.

Bienvenue au café Chat L'Heureux, rue Duluth, à Montréal, le premier du genre en Amérique. Depuis 2012, on peut y «profiter de la compagnie de félins tout en dégustant un choix de boissons et de produits de qualité».

Huit chats – dont plusieurs proviennent du refuge de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal – ronronnent entre guéridons et fauteuils. «Le concept de café avec chats a vu le jour à Taiwan il y a 20 ans et a gagné en popularité en Asie et en Europe. Pas étonnant que nous suivions la tendance», mentionne Geoffrey Da Costa, étudiant au doctorat au Département de communication de l'UdeM qui consacre sa thèse à la relation des individus avec leurs animaux domestiques.

Le café permet aux amoureux des chats de donner libre cours à leur affection pour ces petits mammifères familiers sans les responsabilités qui incombent aux parents adoptifs. Pour d'autres, dont le conjoint est allergique ou qui doivent vivre avec l'interdiction de posséder un animal dans leur logement, c'est une zoothérapie express. «Les gens ont besoin de sentir la bête», résume le chercheur qui a fait du café Chat L'Heureux son poste d'observation.

Selon lui, un nouveau rapport entre humanité et animalité a vu le jour depuis que la dimension affective a pris le pas sur les liens utilitaires. D'ailleurs, le Québec a adopté le 4 décembre dernier un projet de loi affirmant que les animaux étaient des êtres «doués de sensibilité». Jusque-là, les animaux étaient considérés comme des «choses» sur le plan juridique. La loi forcera les propriétaires à apporter des soins convenables à leurs animaux, sans quoi des amendes allant de 250 $ à 250 000 $ pourraient leur être infligées.

Derrière ce nouveau statut juridique se profile une composante affective qu'il ne faut pas mésestimer. «Autrefois, les chiens gardaient les troupeaux et les chats chassaient les souris. Aujourd'hui, les animaux doivent nous donner de l'affection sans assumer d'autres fonctions. L'anthropomorphisme a tout emporté.»

Plus l'on vit dans des zones densément peuplées, note M. Da Costa, plus on compte de chats et de chiens. «Pour combler les lacunes interpersonnelles, les gens surinvestissent leurs relations avec les animaux», explique-t-il. Ce nouveau paradigme serait aussi déterminant que la révolution numérique peut l'être dans le monde des communications.

Fous de chats

Pour réaliser sa thèse, Geoffrey Da Costa a mené des interviews en profondeur avec des personnes ciblées, qui entretiennent des relations particulières avec les chats. Parmi elles, une employée d'un refuge pour animaux qui est chargée de préparer les chatons à l'adoption. Ce rôle inclut, bien entendu, l'apprentissage de la propreté et de la socialisation. «Une sélection s'effectue en amont, dit-il. Les animaux trop vieux ou qui n'ont pas le comportement souhaité sont éliminés. Cela est symptomatique de notre rapport avec les animaux de consommation. Le bétail d'abattoir n'a pas l'apparence du vivant lorsqu'il aboutit sur l'étal du boucher.»

Un couple qui possède un chat depuis plusieurs années fait également partie de ses sujets de recherche. «Pour de nombreuses personnes, le chat ou le chien est l'enfant qu'elles n'auront jamais. Les éleveurs le savent et créent des sous-espèces qui répondent à cette fantaisie. Les bichons, par exemple, ressemblent à des bébés avec leurs grands yeux.»

Le chercheur a aussi débusqué un homme d'affaires spécialisé dans... le marketing Web du chat. «Des redevances sont versées aux producteurs de contenu qui obtiennent un certain nombre de visionnements. Son travail consiste à utiliser ce moyen de communication pour s'assurer un revenu.» Depuis que deux amies ont lancé le mouvement Caturday en 2005, où chacune envoie à l'autre des photos de son chat tous les samedis, le félin est devenu une vedette toute catégorie des réseaux d'information. Le court métrage Henri 2, Paw de Deux, par exemple, a été visionné 9,7 millions de fois sur YouTube.

Le vétérinaire aux commandes

Sur le plan évolutif, les chiens et les chats sont de grands gagnants de la course à la survie. Ils sont présents partout où il y a des humains. Mais cette coévolution a donné lieu à de nouvelles responsabilités professionnelles. En effet, les vétérinaires sont les premiers témoins des rapports inédits entre l'homme et l'animal. Formés pour soigner les animaux, ils se retrouvent engagés dans une relation complexe avec leurs propriétaires. «Ils ne sont pas préparés à ça!» déclare M. Da Costa.

Chiens et chats sont beaucoup plus résistants qu'on croit. Mais la sensibilité des propriétaires est mise à rude épreuve lorsque leur animal de compagnie éprouve des malaises. Crise d'angoisse, anxiété et stress insurmontable peuvent frapper monsieur ou madame devant la maladie de pitou. «C'est beaucoup plus simple de soigner l'animal que l'humain», indique l'étudiant.

La littérature scientifique est assez peu loquace à ce sujet. Geoffrey Da Costa l'avait constaté quand il avait étudié à la maîtrise les organisations qui acceptent les animaux domestiques sur leurs lieux de travail. Celles-ci sont encore marginales, mais pourraient préfigurer une autre tendance.

Ce que M. Da Costa – qui a lui-même un chat – aimerait laisser d'utile après son passage à l'université, c'est une meilleure compréhension de ce nouveau rapport. «Votre chien ne sera jamais votre enfant. Il faut bien comprendre cela afin de respecter sa vraie nature. Mais, comme observateur, je constate que la société actuelle est la première responsable de cette situation.»