Jouer sa vie

  • Forum
  • Le 21 mars 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé

En 5 secondes

Christelle Luce termine au Département de psychologie une grande recherche sur l'évolution des habitudes relatives aux jeux de hasard et d'argent chez les Québécois.

Casino, poker, jeu en ligne, billets de loterie... Pour la majorité des Québécois, les jeux de hasard et d'argent ne posent pas de problèmes particuliers.

Les Québécois jouent pour le plaisir et respectent leurs limites. Mais quelque 90 000 joueurs à risque éprouvent des difficultés à jouer avec modération et en subissent les conséquences. S'ajoutent à ce nombre 25 000 personnes qui souffrent de jeu pathologique. Pour ces deux groupes, il faudrait mettre en place des mesures de prévention incluant des outils d'éducation et de dépistage et offrir un programme d'intervention adapté, soutient une chercheuse en psychologie de l'Université de Montréal qui déposera bientôt une thèse sur cette question.

«Pendant deux ans, nous avons suivi une population de joueurs avec et sans problèmes, et désigné un groupe de joueurs à risque. Parmi ces derniers, le tiers a connu une détérioration dans ses habitudes de jeu, c'est-à-dire que les sujets jouaient plus souvent et dépensaient plus d'argent qu'ils le souhaitaient, se sentaient coupables de leurs excès ou encore voyaient leur entourage formuler de plus en plus de remarques sur leur comportement», mentionne Christelle Luce au terme d'une analyse en profondeur de la situation effectuée sous la direction de Louise Nadeau, spécialiste des dépendances.

À partir d'une enquête populationnelle menée en 2009 par Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur le jeu de l'Université Concordia (codirectrice de thèse de Mme Luce), 179 joueurs ont participé à cette étude longitudinale et ont été interrogés par un clinicien qui leur a soumis des questionnaires sur leurs habitudes de jeu, leurs motivations et les changements ou faits critiques qui ont pu se produire dans leur vie. Christelle Luce les a retrouvés un an et deux ans plus tard afin de suivre leur évolution.

Les résultats démontrent que, pour les joueurs sans problèmes tout comme pour les joueurs pathologiques, les habitudes se modifient peu avec le temps. À l'inverse, dans le cas des joueurs à risque, trois tendances étaient observées. Le jeu peut demeurer un passe-temps sans trop de conséquences pour le tiers des sujets; la situation peut même s'améliorer pour un autre tiers. Toutefois, l'habitude peut devenir envahissante pour un dernier tiers. «Nous avons également constaté que ce groupe de joueurs à risque est hétérogène, composé d'anciens joueurs pathologiques qui pourraient rechuter, de joueurs à risque stables et de joueurs sans problèmes chez qui le jeu est en train de prendre de l'ampleur. Il faut tenir compte de toutes ces variations si l'on veut proposer des mesures de prévention adaptées et efficaces et réduire les répercussions du jeu pathologique.»

Documenter pour intervenir

Christelle Luce note que le jeu pathologique touche moins de 0,4 % de la population. «C'est un trouble rare, mais dont les conséquences peuvent être dramatiques. C'est pourquoi il importe de mieux le comprendre», dit la doctorante.

Sa thèse, précise-t-elle dans son résumé, «fournit des données empiriques importantes» sur l'évolution des catégories de joueurs. Le ministère de la Santé et des Services sociaux avait affirmé en 2002 vouloir en apprendre davantage sur les populations à risque afin de mieux adapter et financer les programmes de prévention et d'intervention. Le Ministère a d'ailleurs contribué financièrement aux travaux de Mme Luce.

La doctorante explique que, pour être efficaces, les campagnes de prévention doivent tenir compte de plusieurs éléments clés sans quoi elles pourraient rater leur cible. Elle donne comme exemple la campagne d'Éduc'alcool lancée en 2013 portant sur les normes de consommation d'alcool. En proposant un nombre précis de consommations quotidiennes «acceptables», les publicités de cette campagne ont suscité une certaine polémique chez les sous-groupes qui n'étaient pas visés. «Des personnes aux prises avec un problème d'alcool qui devaient réduire leur consommation ou l'avaient fait par le passé ont vu défiler des annonces qui impliquaient de façon contradictoire de maintenir ou d'augmenter leur consommation. Un message paradoxal.»

Le jeu se soigne

Le parcours du joueur pathologique, très souvent accompagné d'autres difficultés psychologiques comme l'anxiété et la dépression, d'ennuis financiers ou de crises familiales, est parsemé de rechutes. Mais, comme le souligne Mme Luce, qui a fait son internat en psychologie au Centre de réadaptation en dépendance de Montréal, les études montrent que le jeu pathologique se traite avec succès en psychothérapie. «Avec des moyens et des objectifs adaptés à chacun, la psychothérapie peut amener l'individu à établir de nouveaux rapports avec ses habitudes de jeu, à en limiter les conséquences négatives et l'aider à aller mieux.»

L'obstacle majeur, admet-elle du même souffle, c'est que les joueurs qui souffrent d'un problème de jeu, même les plus sérieusement touchés, ont peu tendance à chercher de l'aide auprès d'un professionnel. Et, lorsqu'ils le font, ils abandonnent souvent les mesures de suivi en cours de route. C'est pourquoi il convient de poursuivre les efforts pour joindre ces joueurs en difficulté et leur offrir des soins adaptés, estime Mme Luce. «La nature chronique des problèmes de certains joueurs commande des soins de longue durée, indique-t-elle. Comment accompagner et aider durablement une personne dont le parcours sera parsemé de rechutes? Il est essentiel de réfléchir à l'accessibilité, à la continuité et à la stabilité des services dans le temps. L'individu qui se sent vulnérable à cause d'épisodes stressants doit pouvoir revenir consulter quelqu'un rapidement.»

Psychologue clinicienne initialement formée en France, Christelle Luce est arrivée au Québec en 2010 afin d'entreprendre son doctorat. Parlant de prévention et de soins, elle veut rappeler aux étudiants de l'UdeM qui se questionnent sur leurs habitudes de jeu ou sur leur consommation d'alcool ou de cannabis qu'ils peuvent obtenir de l'aide au Centre de santé et de consultation psychologique.