Pour en finir (ou presque) avec le gaspillage

  • Forum
  • Le 4 avril 2016

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

L’économie circulaire est issue d’un mouvement international visant à remplacer le modèle économique actuel, et le sujet fait l’objet de recherches au sein de l’Institut de l’EDDEC, affilié à l’UdeM.

Qu’il soit aux couches ou qu’il se déplace avec une marchette, chaque Québécois produit annuellement 810 kg de matières résiduelles qui prennent le chemin du dépotoir.

En fait, pratiquement la moitié de ce que nous consommons est redirigé vers un lieu d’élimination après usage, et ce, sans qu’aucune valeur n’en soit tirée.

À l’échelle planétaire, l’Organisation des Nations unies prévoit que la population mondiale passera de 7,3 à 9,3 milliards d’individus d’ici 2050, une augmentation de 27 %. Les besoins en ressources naturelles seront d’autant croissants qu’on prévoit que les classes moyennes devraient doubler d’ici 15 ans, avec l’enrichissement des pays tels la Chine, l’Inde et le Brésil.

Déjà, la surconsommation des pays les plus riches dilapide bon nombre de ressources. Au point où des chercheurs estiment qu’une vingtaine des éléments du tableau périodique seront taris d’ici 2050, incluant l’or, l’argent et l’indium (qui est employé pour la fabrication des écrans à cristaux liquides).

Avec les changements climatiques en toile de fond, un mouvement international a pris forme pour chercher à substituer au modèle économique linéaire actuel – «extraire-fabriquer-consommer-jeter» – une économie dite «circulaire».

L’abc de l’économie circulaire

«L’économie circulaire est un système où la production de biens, la consommation et l’échange sont conçus pour minimiser le recours aux hydrocarbures, aux matériaux bruts et à l’eau notamment afin de diminuer la pollution, tout en facilitant la circulation des matières résiduelles dans l’économie», explique Sylvain Plouffe, professeur de design industriel à l’Université de Montréal.

En somme, il s’agit de réduire le gaspillage à son strict minimum.

Certaines entreprises y parviennent en adoptant l’approche de l’économie de fonctionnalité, l’une des stratégies qui composent l’économie de services : au lieu de vendre un produit, on vend l’usage qui lui est associé. C’est ce que fait depuis longtemps Xerox, qui facture chaque photocopie tout en demeurant propriétaire de ses photocopieurs, de même que les services d’autopartage Communauto et Car2Go.

Un autre exemple : la multinationale Michelin loue ses pneus aux propriétaires de flottes de camions de transport en Europe et fixe un prix selon le kilométrage parcouru. Michelin s’assure par télémétrie que ses pneumatiques sont toujours gonflés à la pression optimale pour réduire l’usure – tout comme la consommation d’essence.

Il en résulte une économie moyenne de 3000 $ en carburant par an pour chaque poids lourd. En extrapolant les gains à l’ensemble du parc de camions lourds en Europe, le programme permettrait d’économiser plus de trois milliards de litres d’essence chaque année, selon une étude menée par Sylvain Plouffe et son collègue Paul Lanoie, professeur d’économie à HEC Montréal.

Avantages pour les entreprises et les consommateurs

«Pour les entreprises qui s’orientent vers l’économie de services, les avantages économiques potentiels sont nombreux, dont la stabilisation des revenus procurés et une répartition des revenus sur toute l’année plutôt que de façon saisonnière», indiquent MM. Lanoie et Plouffe dans leur étude.

Selon une autre recherche réalisée en 2013 auprès de 28 sociétés britanniques ayant opté pour un modèle d’affaires basé sur l’économie de services, cette transition entraînerait, en moyenne, une croissance annuelle soutenue de 5 à 10 % de leur chiffre d’affaires.

De plus, en demeurant propriétaires des produits qu’elles louent, les entreprises sont incitées à innover afin de minimiser l’utilisation de ressources à chaque étape du cycle de vie des services rendus. «Plusieurs adoptent ainsi l’écoconception en favorisant la réparation et la maintenance de leurs produits, de même que leur réutilisation pour le désassemblage et le recyclage», mentionne Manuele Margni, professeur à Polytechnique Montréal et titulaire de la Chaire internationale sur le cycle de vie.

D’après une étude France-Québec effectuée auprès de 119 entreprises s’étant tournées vers l’écoconception et à laquelle MM. Plouffe et Lanoie ont pris part, 45 % d’entre elles soutiennent que l’écoconception de leurs produits a eu un effet positif sur leurs profits. Et 51 % rapportent que l’effet a été neutre.

Autre avantage pour les sociétés qui migrent vers l’économie de services : elle est associée à une plus grande satisfaction des consommateurs, qui tendent à demeurer plus fidèles à l’entreprise.

«Les consommateurs profitent d’une réduction des coûts globaux, d’une tranquillité d’esprit et d’un accès à des produits ou services personnalisés qu’ils ne pourraient pas s’offrir à eux seuls», déclare Sébastien Sauvé, professeur de chimie à l’Université de Montréal et directeur scientifique de l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (EDDEC).

De fait, des études ont démontré que les produits offerts sur le modèle de l’économie de services diminuent de 25 à 30 % les coûts pour les clients, grâce à des gains dérivés de l’achat initial, de l’entretien et des réparations.

Le paradoxe de l’économie de services

Malgré les études qui font ressortir les avantages liés à l’économie de services, la proportion d’entreprises qui y adhèrent tend à demeurer autour de 30 %, selon une étude datant de 2011 faite auprès de 10 000 sociétés cotées en Bourse.

Ce sont surtout les grandes entreprises qui semblent y trouver leur compte. Et toutes les expériences ne sont pas nécessairement fructueuses. Ainsi, une étude montre que la valeur et la rentabilité d’une société augmentent uniquement lorsque la part des services dépasse la masse critique de 20 à 30 % du total des ventes.

C’est d’ailleurs le cas de Michelin au Canada, où la demande de pneus de location n’est pas suffisante, comparativement au marché européen.

«Posséder, au lieu d’utiliser, semble encore très valorisé : bon nombre de consommateurs sont toujours très attirés vers la propriété privée, mais cela devrait changer avec les nouvelles générations», fait remarquer Daniel Normandin, directeur général de l’Institut de l’EDDEC.

Selon lui, l’économie de partage connaît un essor fulgurant grâce aux applications mobiles, et la tendance serait irréversible.

«Les jeunes sont de plus en plus nombreux à se détacher de l’idée que, par exemple, la possession d’une auto est révélatrice du statut social d’un individu, ajoute Paul Lanoie. Le partage d’un véhicule – comme le proposent UberX, Communauto ou Car2GO – constitue l’un des éléments qui feront partie d’une gamme de moyens de transport dans l’avenir.»

Collaboration spéciale pour le journal Le Devoir du 2 avril 2016.