Quand des employés de prison s’éprennent de détenus : le tabou de l’hybristophilie

  • Forum
  • Le 8 avril 2016

  • Martin LaSalle
L’hybristophilie toucherait près de 4 % des membres du personnel carcéral aux États-Unis. Au Canada, de telles statistiques n’existent pas.

L’hybristophilie toucherait près de 4 % des membres du personnel carcéral aux États-Unis. Au Canada, de telles statistiques n’existent pas.

Crédit : Thinkstock

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Tomber amoureux de détenus est plus fréquent qu'on pourrait l'imaginer chez le personnel carcéral. Ce phénomène, appelé hybristophilie, a des conséquences dramatiques, selon un chargé de cours de...

Tomber amoureux de détenus est plus fréquent qu’on pourrait l’imaginer au sein du personnel carcéral. Ce type de relation, qui se termine tragiquement sauf dans de très rares cas, concernerait davantage de femmes que d’hommes chez les employés de prison.

C’est ce que souligne Philippe Bensimon, docteur en criminologie et chargé de cours à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, dans un article qu’il signe sur le site «Délinquance, justice et autres questions de société 1».

Un phénomène peu documenté

L’attirance pour les délinquants en milieu carcéral – ou hybristophilie – est peu documentée dans les pays occidentaux, exception faite des États-Unis, où elle est sanctionnée en vertu d’une loi.

On sait, par exemple, que l’hybristophilie toucherait près de quatre pour cent des membres du personnel carcéral chez nos voisins du Sud, qu’il s’agisse de gardiens de prison, de psychologues, de travailleurs sociaux, d’infirmiers, d’éducateurs ou d’autres professionnels.

«En 2006, dans une population de près de 1,6 million d’Américains incarcérés, on a consigné 60 500 cas d’inconduite sexuelle, d’agressions ou d’abus sexuels en situation d’autorité, mentionne M. Bensimon. Sur 20 ans, on a recensé plus d’un million de cas.»

Inscrite dans la loi américaine, la notion d’inconduite est très large et regroupe tout comportement indécent ou acte sexuel, y compris les relations amoureuses, le harcèlement ou l’obscénité, dirigés vers un détenu ou une détenue «par un employé attitré, un fournisseur, un entrepreneur, un bénévole ou un visiteur».

Au Canada, pareille loi n’existe pas : les sanctions relèvent du code de discipline ou du code d’éthique relatifs à un ordre professionnel.

«C’est un tabou! L’hybristophilie se rencontre dans tous les établissements carcéraux, sans exception, mais les administrations pénitentiaires en camouflent l’existence : elles n’en parlent même pas dans la formation du personnel», déplore Philippe Bensimon.

Pour preuve, il indique avoir dénombré plus de 300 cas d’hybristophilie dans les médias américains et européens de 2005 à 2015, et affirme avoir personnellement connu une vingtaine d’employés touchés par ce phénomène au cours de ses 27 années de service au ministère de la Sécurité publique du Canada. «Tous ont été sévèrement réprimandés : ils ont été renvoyés définitivement de la fonction publique et, le cas échéant, radiés de leur ordre professionnel», dit-il.

Un phénomène surtout féminin

Pour Philippe Bensimon, l’attirance que peuvent ressentir des employés pour des détenus n’est pas anormale en soi. «Devant une population en proie à une solitude sans nom, des liens se créent inévitablement, signale-t-il. Sur 100 comme sur 1000 détenus, il y en aura toujours au moins un ou une qui se distinguera des autres.»

Et l’hybristophilie toucherait davantage les femmes que leurs collègues masculins, d’après les dizaines d’études sur le sujet que M. Bensimon a analysées.

Ainsi, aux États-Unis, plus de 70 % des cas d’inconduite sexuelle concernent du personnel féminin, bien que ce dernier ne représente que le tiers de l’effectif en milieu carcéral.

«Cela s’explique possiblement par le fait que les femmes occupent pour la plupart des postes de professionnelles, note l’enseignant. Au Canada, nombre de pénitenciers pour hommes emploient essentiellement des femmes cliniciennes, dont des criminologues, des psychologues et des infirmières.»

Selon lui, ce sont les formes d’encadrement thérapeutique qui sont susceptibles de mener au développement de liens affectifs entre employés et détenus.

«Pour le détenu qui idéalise la femme, c’est un cadeau de pouvoir s’ouvrir à l’infirmière ou à la psychologue avec laquelle il a des discussions en profondeur, ce qui peut créer des zones de risque, poursuit M. Bensimon. Et, en tant que professionnel, il y a des moments où l’on peut être plus vulnérable et plus susceptible d’être attiré par une personne détenue.»

Relations inégales vouées à l’échec

Les idylles entre employés de prison et détenus ne peuvent durer, car elles sont forcément inégales. «L’un est chargé du dossier criminel, tandis que l’autre est un justiciable qui a des comptes à rendre, fait observer Philippe Bensimon. Ces relations finissent toutes par imploser.»

Car tout se sait en prison : le scandale finit indubitablement par éclater et se répercute sur les plans professionnel, familial et mental. «Le détenu impliqué est généralement transféré dans un autre établissement avec, à son dossier, une étiquette de manipulateur pouvant attenter à la sécurité de l’établissement», écrit M. Bensimon dans son article.

Pour les membres du personnel touchés, outre la perte de leur emploi, «le pire, c’est l’effondrement de la famille et l’opprobre social qu’ils subissent», ajoute-t-il.

Comment prévenir de telles situations?

Pour l’enseignant, l’attirance physique et affective d’employés à l’égard de détenus «démontre avant tout un profond déséquilibre prenant racine dans la personnalité même des employés».

Et, pour en réduire la portée à défaut de pouvoir l’endiguer, les administrations pénitentiaires «devraient d’abord reconnaître le problème au lieu de l’ignorer, puis revoir la qualité de leur recrutement et de la formation qu’elles donnent à leur personnel».

La prévention de l’hybristophilie passe aussi par une meilleure connaissance de soi et de son environnement de travail.

«Éprouver de l’attirance pour une personne détenue n’est pas en soi une transgression éthique, mais réagir rapidement et adéquatement pour la maîtriser demeure une responsabilité éthique et professionnelle qui incombe à tout intervenant en milieu carcéral, conclut Philippe Bensimon. Il faut savoir être à l’écoute et ne pas avoir peur d’en parler en équipe afin de briser l’isolement.»

1. Philippe Bensimon, «Un phénomène tabou en milieu carcéral : l’hybristophilie ou les relations amoureuses entre détenus et membres du personnel», Délinquance, justice et autres questions de société, [En ligne], 18 mars 2016.