Star Wars marque un tournant dans la musique au cinéma

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  • Le 12 avril 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé

En 5 secondes

En plus de ses succès aux box-offices, Star Wars a provoqué une petite révolution dans la façon d’écrire de la musique de film à Hollywood.

En plus de ses succès aux box-offices, Star Wars a provoqué une petite révolution dans la façon d’écrire de la musique de film à Hollywood. «Grâce au compositeur John Williams, il y a un avant et un après-Star Wars», commente la musicologue Chloé Huvet, qui consacre son doctorat à l’analyse de la musique de la saga intergalactique.

John Williams s’est inspiré des leitmotivs des opéras de Wagner pour composer les thèmes récurrents de la Force, de la princesse Leia, de l’Empire et de Yoda, que des millions de gens reconnaissent sans peine aujourd’hui. Âgé de 84 ans, il vient de livrer la musique du septième épisode de la série, près de quatre décennies après le premier film.

La saga cinématographique est la seule de son genre à présenter les compositions d’un créateur unique – Harry Potter, auquel John Williams a aussi participé, fera danser la baguette de quatre compositeurs. Mais, plus important encore, «Star Wars ramène à l’honneur un style d’écriture pour orchestre symphonique», mentionne l’étudiante française. Jusque-là, en effet, les cinéastes avaient pris leurs distances de l’orchestre, la mode étant au synthétiseur et à la musique rock.

Dans la bande originale initialement prévue, en 1977, le réalisateur George Lucas devait utiliser des extraits de musique classique pour accompagner l’ensemble du film. Mais son ami Steven Spielberg lui a plutôt conseillé d’engager John Williams, à qui il avait demandé de créer l’univers musical desDents de la mer. «Selon Spielberg, c’était plus facile et efficace, sur les plans narratif et dramatique, de travailler avec de la musique originale, notamment à l’étape du montage. Lucas a suivi son conseil et il ne l’a pas regretté», raconte Mme Huvet.

Pianiste formé à la Juilliard School, John Williams aura signé certains des airs les plus connus du septième art, dont les thèmes d’Indiana Jones, d’E.T. l’extraterrestre et du Parc Jurassique. Ses succès ont été précoces et durables; cinq fois oscarisé, il a été en nomination plus de 50 fois au célèbre gala, à peine moins que Walt Disney. Il a le génie de la mélodie et de l’orchestration et est bien servi par sa formation classique.

Composer à rebours

Pour Chloé Huvet, dont les travaux sont menés conjointement à l’Université Rennes 2 et à l’Université de Montréal, cette musique occupe une place singulière dans l’histoire du cinéma. «Williams devait faire la musique d’un seul film; l’idée d’une trilogie, puis d’une deuxième et enfin d’un septième long métrage est venue avec le succès des épisodes, qui ne s’est jamais démenti. Nous avons donc un corpus qui s’étend sur une longue période et qui a innové sur de multiples aspects.»

Chloé Huvet

Crédit : Amélie Philibert

L’analyse stylistique montre que le compositeur a dû s’adapter au cadre narratif imposé par les réalisateurs. En effet, si les trois premiers films (1977, 1980 et 1983) suivaient chronologiquement les personnages, la seconde trilogie s’est construite sur une période antérieure. Même si le doctorat de Mme Huvet, sous la codirection de Gilles Mouëllic et de Michel Duchesneau, ne comprend pas une analyse en profondeur du dernier épisode, elle a noté que le septième film (2015) est une suite du sixième. «Si l’on regarde les films selon l’ordre logique, la musique des trois premiers ne fait qu’évoquer les grands thèmes à venir. Normal puisque le musicien a dû la composer à rebours. Quant à la musique écrite pour le septième film, elle complète bien la saga en reprenant certains thèmes et en créant d’autres motifs cohérents au regard de l’évolution récente de l’écriture de Williams.»

Star Wars marque l’histoire du cinéma à plusieurs titres; c’est le début des superproductions américaines «tournées vers un plus grand optimisme et l’émerveillement», selon la musicologue, qui est aussi cinéphile. Elle rappelle que George Lucas a toujours été innovateur en matière de technologie sonore. La série est l’une des premières productions à avoir été diffusée en Dolby Stereo d’abord; dans les années 80, le THX ‒ breveté par Lucasfilm ‒ force les salles de cinéma à perfectionner leurs systèmes de diffusion sonore. La menace fantôme, en 1999, sera le premier film numérique présenté en Dolby Digital Surround EX.

Y a-t-il deux ensembles de pièces accompagnant les trilogies ou un seul? Voilà une des questions qui s’impose à l’écoute de la musique originale de Star Wars, et qui figure dans la recherche doctorale. «Outre les questions d’orchestration, les grands thèmes – la Force, l’Empire, etc. – ne sont qu’esquissés dans la première trilogie, et pour moi ces évocations ne sont pas suffisantes pour nous permettre de considérer l’œuvre comme un tout homogène», dit Mme Huvet.

Un doctorat sur Star Wars?

Le doctorat de Chloé Huvet porte aussi sur l’intégration de la musique au montage. Fait exceptionnel, la chercheuse a pu examiner les manuscrits de John Williams grâce à la collaboration de l’un de ses orchestrateurs rencontré en 2013 en Californie. Le compositeur est l’un des rares à utiliser encore un crayon à mine sur une partition et les manuscrits des trois films consultés (L’attaque des clones, La revanche des Sith et L’Empire contre-attaque) comportent des indications qui incluent le bruitage. «C’est la preuve que la musique et le son allaient de pair, du moins à certains moments de l’écriture», indique la doctorante. Cet aspect du travail de composition est l’objet d’une partie de la thèse, qui compte déjà 300 pages et qui devrait être déposée à la fin de 2017.

L’idée de consacrer un doctorat à la musique de film n’est pas courante. Mais cela constituait un rêve de jeunesse pour cette harpiste formée au conservatoire de musique du 14e arrondissement de Paris et qui est arrivée première au concours de l’agrégation de musique en 2012. «Un certain élitisme existe encore vis-à-vis de la culture populaire dans certaines universités en France, mais c’est en train de changer. Elle est étudiée par des musicologues au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis.»

Et elle donne naissance à des colloques occasionnellement; on attend une cinquantaine de spécialistes à une rencontre sur le thème «Music and Moving Images» en mai prochain à New York. Pour la jeune femme qui a découvert avec ravissement les subtilités de la Force et les dangers du côté sombre de celle-ci grâce aux cassettes VHS de ses parents, c’est un juste retour des choses…