«Ars scientifica»

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  • Le 16 avril 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les concerts de la série Ultrasons de la Faculté de musique mêlent art numérique, électroacoustique, musique visuelle et performance interactive. Installé sur la scène de la salle Claude-Champagne, à l'UdeM, sous un dôme d'une trentaine de haut-parleurs et devant un écran panoramique, le public est invité à vivre une expérience sonore immersive.

Les concerts de la série Ultrasons de la Faculté de musique mêlent art numérique, électroacoustique, musique visuelle et performance interactive. Installé sur la scène de la salle Claude-Champagne, à l'UdeM, sous un dôme d'une trentaine de haut-parleurs et devant un écran panoramique, le public est invité à vivre une expérience sonore immersive.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

La recherche-création s'infiltre dans toutes les disciplines!

Durant une nuit entière, en mars 2015, François-Joseph Lapointe a échangé un millier de poignées de main avec des passants à différents endroits de Montréal.

Le but : modifier son microbiome, cet écosystème individuel en perpétuelle transformation. Deux assistantes en blouse blanche recueillaient des échantillons bactériens dans sa paume. «À chaque instant de ma vie, mon identité change en fonction des millions de microorganismes qui entrent et sortent de mon corps. Qui suis-je?»

Qui suis-je? Voilà la question que le directeur du Laboratoire d’écologie moléculaire et d’évolution de l’Université de Montréal s’est posée relativement à son projet sur la transformation du microbiome humain comme pratique expérimentale du bioart, financé par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture. Le professeur Lapointe se décrit comme un «artscientifique» pour bien marquer sa double affiliation d’homme de science et d’artiste. Il n’en est pas à ses premières manifestations publiques. À Montréal, Lyon et Mexico, il a «dansé son ADN» selon une chorégraphie reprenant des éléments de la double hélice – chaque nucléotide correspondant à un pas. C’était dans le cadre de son doctorat en études et pratiques des arts, fait à l’UQAM en 2012. Le public était pour le moins surpris.

Dans le milieu du spectacle vivant comme dans celui de la recherche universitaire, le biologiste est encore une curiosité. Mais il reflète une tendance qui s’accentue dans les universités. En principe, les artistes et les chercheurs suivent des chemins diamétralement opposés : la science cherche à expliquer la nature de façon objective, avec des faits; l’art s’appuie sur une démarche personnelle et subjective. Dans la réalité, un rapprochement s’opère jusque dans les laboratoires où tintent béchers et éprouvettes. Dans un article de 2013 intitulé «Artistic Merit», où il était question des travaux du biologiste-danseur, la revue Nature évoquait le point de rencontre interdisciplinaire (hybrid art-science) comme une «nouvelle Renaissance». «La collaboration artistique semble prospérer, en particulier dans les nouvelles aires d’exploration scientifique comme la biologie synthétique, les nanotechnologies, la robotique et les neurosciences», écrivait la reportrice Virginia Gewin.

«François-Joseph Lapointe incarne bien la diversité des formes que peut prendre, chez nous, la recherche-création», commente Benoît Melançon, directeur du Département des littératures de langue française de l’UdeM et membre du comité chargé de conseiller le recteur sur ces questions. On associe naturellement son département et la Faculté de musique, notamment, à la production artistique ou littéraire. Mais d’autres unités sont engagées dans cette voie, comme la Faculté de l’aménagement et la Faculté des arts et des sciences. «Dans l’opinion publique, l’Université de Montréal est surtout associée à la recherche au sens traditionnel du terme. En réalité, la création a toujours occupé une place importante chez nous, mais elle gagne actuellement en visibilité. En ce sens, la recherche-création constitue pour nous une petite révolution», dit M. Melançon.

Les paramètres du métier

Benoît Melançon précise que la recherche-création a ses paramètres propres. Pour un écrivain, l’œuvre est trempée dans l’encre de la fiction, mais aussi dans un appareillage analytique substantiel. La réflexion théorique est aussi importante que le texte; l’une doit nourrir l’autre… et inversement. Au Département des littératures de langue française, on compte sur les doigts d’une main les professeurs dont les travaux correspondent à cette définition. «Je ne suis pas du nombre», tient à préciser M. Melançon. Blogueur actif sur son site L’Oreille tendue et essayiste productif, il se décrit comme «créatif mais pas créateur», puisqu’il n’écrit pas de fiction.

Depuis qu’il lui destine des subventions, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) a en effet établi une définition de ce qu’est un chercheur-créateur : c’est une personne «dont le travail comprend la recherche et la création d’œuvres d’art». L’organisme fédéral offre des subventions pouvant atteindre 100 000 $ sur deux ans à des chercheurs qui se qualifient dans cet axe.

Le CRSH insiste sur l’expression artistique des candidats, mais aussi sur leurs capacités d’analyse scientifique et leurs projets d’expérimentation. Ce travail peut inclure la formation et le mentorat d’étudiants. «Le processus de création, qui fait partie intégrante de l’activité de recherche, permet de réaliser des œuvres bien étoffées sous diverses formes d’art», précise encore le CRSH. La recherche-création ne peut donc pas se limiter à l’interprétation ou à l’analyse du travail d’un créateur, à des travaux traditionnels de développement technologique ou à des travaux qui portent sur la conception d’un cours.

Ainsi, la romancière Catherine Mavrikakis s’inspire de la figure de Médée dans ses écrits, mais elle s’interroge également sur la reprise des mythes anciens dans ses séminaires et dans ses cours. Pour le vice-doyen aux études en création et technologie de la Faculté de musique, Robert Normandeau, l’expérimentation et la création font partie des fondements mêmes de cette unité depuis sa naissance, il y a plus de 60 ans. «L’intégration de la recherche et de la création dans la pédagogie est ce qui nous distingue des conservatoires de musique, dont la vocation première est de former des praticiens. Ici, on doit cheminer avec une réflexion liée à notre interprétation.»

Lui-même auteur de la première thèse de doctorat en composition électroacoustique de la faculté (1992), Robert Normandeau a dû effectuer une recherche théorique qu’il a déposée parallèlement à sa présentation publique, au Planétarium de Montréal. Dans ce secteur qui emprunte aux outils technologiques d’avant-garde, la recherche en acoustique et en musicologie va de soi. Mais l’intégration théorique accompagne aussi les travaux d’interprétation. Le claveciniste Réjean Poirier a donné un concert où l’auditoire pouvait entendre cinq clavecins accordés différemment, selon les normes en vigueur dans les pays et aux époques où les œuvres avaient été créées. Il s’agissait d’une expérience pour laquelle avaient été menés de patients travaux musicologiques, mais aussi historiques et acoustiques.

Incarnations

Jean-Simon DesRochers personnifie parfaitement la convergence des arts et des études littéraires. L’auteur et scénariste – il est coauteur du scénario du film Ville-Marie, de Guy Édoin, encensé par la critique et par son actrice principale, l’Italienne Monica Bellucci – a intégré l’UdeM aussitôt sa thèse de doctorat déposée à l’UQAM. Longtemps rebelle vis-à-vis des institutions, l’auteur du roman La canicule des pauvres a constaté sur le tard (et avec la venue au monde de son enfant) que l’université «était un excellent endroit pour douter de tout».

Il se donne à plein temps à la recherche-création, ce qui inclut bien entendu ses activités d’enseignement. Celui que La Presse a qualifié de «génie» a autant de plaisir à créer qu’à approfondir des concepts avec les étudiants et les chercheurs. «Je crois qu’il faut valoriser l’intuition et l’imagination, comme nous le faisons dans nos programmes d’études, explique-t-il. Je m’intéresse aux procédés d’écriture et je me propose d’être un coach pour les étudiants tentés par la création.Nous devons aussi réfléchir aux fondements de la création, ce qui demande la constitution d’approches et de méthodologies en dialogue avec les connaissances actuelles sur le fonctionnement de l’esprit humain.»

L’emprunt au vocabulaire de la psychologie dans le titre du texte inédit qu’il livre dans ce dossier, «La cyclothymie du créateur», n’est pas anodin. Pour réussir un bon texte, selon lui, il faut être prêt à défier ses repères, à «remettre son soi en question», «analyser la matière, éviter de paniquer en constatant l’incroyable distance séparant la matière de l’idée» et «travailler la matière, travailler beaucoup, travailler souvent».

Engagée comme professeure invitée en 1992 par le Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques, la documentariste Isabelle Raynauld était elle aussi heureuse que son département fasse une large place à des démarches interdisciplinaires. Lorsque son engagement comme adjointe a été confirmé deux ans plus tard, elle était comblée. «Je m’estime privilégiée de pouvoir vivre ainsi de mon travail en création tout en me consacrant à des recherches théoriques proprement dites», affirme la cinéaste dont les œuvres ont été remarquées par la critique et par le public (prix Jutra du meilleur documentaire et deux Gémeaux, en 2002, pour Le minot d’or; un Gémeaux pour Le cerveau mystique en 2009).

En 2012, Mme Raynauld obtenait une subvention de plus de 200 000 $ pour un projet sur la perception musicale et la mémoire. À l’origine de ce projet, les derniers jours de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer. «Il n’arrivait pas à reconnaître ses proches, mais il se souvenait très bien d’une chanson de Léo Ferré, qu’il adorait. Ça m’avait bouleversée», relate la cinéaste universitaire qui a passé quatre ans à tourner des images sur ce thème fascinant. En plus d’un documentaire qui devrait être diffusé durant la prochaine année sur les ondes de Radio-Canada, elle prépare un long métrage qui relèvera davantage de l’essai cinématographique. Il met en scène des chercheurs en neuropsychologie et des artistes en action.

Outre sa production cinématographique, Mme Raynauld a travaillé fort avec ses collègues pour intégrer la recherche-création à la pédagogie universitaire. C’est aujourd’hui mission accomplie. «Tous nos étudiants ont une démarche créatrice et une formation scientifique lorsqu’ils reçoivent leur diplôme. Les deux sont intimement liées tout au long de leur parcours», mentionne la responsable de la section Cinéma et jeux vidéos du Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques.

Wagner en anthropologie

La convergence des arts et des sciences permet des croisements interdisciplinaires improbables. Comment réunir des anthropologues, des juristes et des musicologues dans une même pièce? Évoquez l’antisémitisme de Richard Wagner! Le musicologue Jean-Jacques Nattiez a consacré plusieurs années de sa vie à l’étude du compositeur allemand et il livrait quelques-unes de ses réflexions à un séminaire de recherche en anthropologie en décembre dernier. Les auditoires du 21e siècle doivent-ils se priver des œuvres de Wagner pour des raisons idéologiques? M. Nattiez en débattait avec l’avocat Julius Grey.

«Il ne faut pas réduire les opéras de Wagner à cette dimension», commente le cinéaste et metteur en scène François Girard, rencontré à cette occasion. Même si, de son propre aveu, il n’est pas un véritable universitaire (il a abandonné ses études de cinéma avant la fin de son baccalauréat), le réalisateur des 32 films brefs sur Glenn Gould et du Violon rouge noue des liens étroits avec des chercheurs, dont le professeur Nattiez, qui l’a conseillé à plusieurs reprises dans le passé. M. Girard a monté Siegfried à la Canadian Opera Compagny de Toronto et Parsifal au Metropolitan Opera de New York, où il s’apprête à présenter Le vaisseau fantôme. Il rend hommage à l’interdisciplinarité universitaire. «Dans mon école idéale de cinéma, il y a, comme ici, des créateurs qui s’allient avec des sociologues, des anthropologues et des professeurs de droit. Bref des gens de toutes les disciplines intellectuelles.»

Ce séminaire Politique et musique a été créé par l’anthropologue Maria Rosaria Pandolfi. Pour sa fin de carrière, cette descendante de Giacomo Puccini qui enseigne à l’UdeM depuis 22 ans a concrétisé un vieux rêve : unir ses deux passions – musique et sciences humaines – dans une série de rencontres où créateurs et intellectuels partageraient leurs idées. «Un succès inespéré!» dit-elle. Durant la cérémonie de clôture du séminaire, on pouvait entendre, dans le bien nommé Carrefour des arts et des sciences de l’UdeM, un trio formé de professeurs et chercheurs qui interprétaient une sonate de Telemann…

La recherche-création a pris son envol à l’UdeM (voir l’encadré). Et elle est appelée à poursuivre son expansion, ce qui réjouit Virginie Portes, titulaire d’un doctorat en histoire et directrice du volet Subventions et communications au Bureau Recherche – Développement – Valorisation. «Nos chercheurs-créateurs s’illustrent déjà dans une diversité de secteurs et continueront de le faire là où on les attend le moins, par exemple en psychologie ou en informatique.»

La recherche-création s’infiltre dans toutes les disciplines

À l’Université de Montréal, les chercheurs-artistes se déploient dans une variété de disciplines. Plusieurs d’entre eux sont actuellement subventionnés par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada ou le Fonds de recherche du Québec – Société et culture dans la catégorie Recherche-création.

  • Serge Cardinal – Études cinématographiques
  • Luc Courchesne – Design
  • Jean-Simon DesRochers – Littératures
  • Tomas Dorta – Design
  • Louis-Martin Guay – Design
  • François-Joseph Lapointe – Sciences biologiques
  • Tatjana Leblanc – Design
  • Claire Legendre – Littératures
  • Catherine Mavrikakis – Littératures
  • Pierre Michaud – Musique
  • Robert Normandeau – Musique
  • Jean Piché – Musique
  • Isabelle Raynauld – Études cinématographiques
  • Tamara Vukov – Communication