Les revendeurs de drogue canadiens sont actifs sur le Web invisible

  • Forum
  • Le 20 avril 2016

  • Martin LaSalle
Environ cinq pour cent des échanges sur le Web invisible seraient effectués par des revendeurs de drogue du Canada.

Environ cinq pour cent des échanges sur le Web invisible seraient effectués par des revendeurs de drogue du Canada.

Crédit : Benoît Gougeon

En 5 secondes

Le phénomène de la vente de drogue sur le Web invisible est en augmentation et les revendeurs canadiens sont actifs sur les plateformes cryptées, selon David Décary-Hétu, professeur à l'UdeM.

Il n’y a pas que les adeptes de l’évasion fiscale qui préfèrent mener leurs activités en catimini : les revendeurs de drogue illicite d’ici et d’ailleurs également.

Si les premiers font appel aux paradis fiscaux, les seconds ont recours au Web invisible, où ils peuvent traiter à l’abri des regards.

Le Web invisible ou dark Net en anglais est une partie d’Internet qui n’est pas référencée par les moteurs de recherche tel Google. Sa particularité : tous les liens pour y naviguer sont cryptés, c’est-à-dire que l’information diffusée est transformée en code que seul le destinataire sera en mesure de déchiffrer.

C’est à partir d’un système de communication encrypté sur Internet – le réseau Tor – initialement mis au point par la marine américaine dans le milieu des années 90 que le Web invisible s’est développé. L’invention a été démocratisée, puis reprise par des libertariens qui voulaient s’affranchir de la surveillance des gouvernements et des entreprises.

«Pour les revendeurs de drogue, le Web invisible permet surtout de réaliser des transactions sans qu’on puisse identifier l’acheteur ou le vendeur au détail», explique David Décary-Hétu, professeur adjoint à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et auteur d’une étude qui vient d’être publiée sur le sujet1.

Il a d’ailleurs constaté que les plateformes de revente de drogue sur le Web invisible, soit les cryptomarchés, y foisonnent. Plusieurs n’ont qu’une durée de vie de quelques mois, mais d’autres plus populaires demeurent en activité plus longtemps.

«Les interfaces de ces cryptomarchés se ressemblent beaucoup et elles ont un peu l’apparence d’Amazon, poursuit M. Décary-Hétu. Les cryptomarchés affichent les produits offerts avec des photos, leurs degrés de pureté, leurs prix, les destinations de livraison possibles, les pseudonymes des revendeurs, leur réputation et des commentaires de clients relativement à leur satisfaction.»

200 pushers canadiens actifs

À l’aide d’un logiciel agrégateur, le professeur-chercheur a ainsi suivi les activités de 200 revendeurs canadiens qui affichaient leurs marchandises sur environ 3700 listes de produits proposés à l’intérieur des huit plus importants cryptomarchés de drogue illicite du Web invisible.

Il a notamment observé que les revendeurs sont actifs sur plusieurs cryptomarchés et que près de 90 % n’utilisent qu’un seul pseudonyme, «un gage de réputation qui joue un rôle majeur dans l’orientation de la stratégie de vente», spécifie David Décary-Hétu.

Les drogues les plus souvent offertes sont, dans l’ordre, la marijuana et ses produits dérivés, l’ecstasy et autres, les drogues psychédéliques (LSD, champignons, mescaline, GHB), les stimulants (cocaïne, amphétamines) et les opioïdes (héroïne).

Et, pour qu’il n’y ait aucune trace de la transaction, les paiements s’effectuent tous par l’entremise de monnaie cryptée, surtout des bitcoins.

Puis, la marchandise est expédiée par la poste, généralement dans de petits sacs sous vide insérés dans des enveloppes à l’allure professionnelle et difficilement détectables par les sociétés des postes ou les entreprises de livraison.

«Nos observations nous laissent croire qu’environ cinq pour cent des échanges sur cet échiquier virtuel sont le lot de revendeurs de drogue canadiens, précise M. Décary-Hétu. On estime qu’annuellement il y a environ 180 M$ de marchandises échangées à travers ces cryptomarchés, mais on ne voit pas tout.»

Comprendre le phénomène pour le freiner

En s’intéressant ainsi aux comportements des délinquants, l’auteur de l’étude a pu voir à quel point «les revendeurs canadiens sont présents sur plusieurs marchés».

«Nous remarquons que le phénomène est en augmentation et qu’il soulève différentes questions, ajoute-t-il. Notre étude permet entre autres aux corps policiers d’évaluer la pertinence d’intervenir et, d’un point de vue de la santé publique, les cryptomarchés de la drogue donnent accès à un éventail de drogues plus difficiles à se procurer dans la rue.»

Par ailleurs, la vente de drogue par le Web invisible pourrait contribuer à la réduction des conflits entre gangs de rue, d’après M. Décary-Hétu.

Si le phénomène de la vente de drogue sur le Web invisible peut prendre une certaine expansion, il demeure limité par les techniques d’expédition.

«Au Canada, les inspections pourraient être plus rigoureuses, comme c’est le cas en Australie : pour contrer la vente de tabac illégale, on s’est mis à ouvrir systématiquement tous les colis et, ce faisant, on a pratiquement éliminé la livraison de drogue par colis postal!» conclut-il.

1. D. Décary-Hétu et autres, «Studying illicit drug trafficking on Darknet markets: Structure and organisation from a canadian perspective», Forensic Science International, vol. 264, mars 2016.