Le blues de Florence K

La chanteuse brûle les planches depuis son enfance.

La chanteuse brûle les planches depuis son enfance.

Crédit : François Nadeau

En 5 secondes

Florence Khoriaty a grandi dans la musique. Après des études en communication, elle choisit la scène. Mais sa carrière s'interrompt en raison d'une dépression. Un livre et un disque en naîtront.

Florence K a connu son premier moment de gloire à l’âge de 15 ans. «J’accompagnais ma mère au piano dans une tournée nationale. J’ai fait 18 spectacles. Sur scène, je me sentais bien. Mais, à ce moment-là, je ne savais pas que j’en ferais une profession», raconte la chanteuse montréalaise de33 ans, qui a cinq albums à son actif, deux Félix, une prestation à la Place-des-Arts et plusieurs participations à des manifestations musicales d’envergure.

À l’époque, la fille de la soprano Natalie Choquette et du musicien d’origine libanaise Hany Khoriaty, devenue Florence K à la sortie de son premier disque, étudiait dans une école secondaire privée de Montréal. «Je suis curieuse de nature. J’aime apprendre, lire et étudier, mais je n’ai jamais apprécié le côté très rigide de certains établissements. J’ai changé plusieurs fois d’école. Aujourd’hui, je sais que je fuyais les problèmes au lieu de les affronter», confie cette diplômée de l’Université de Montréal qui a obtenu un baccalauréat en communication en 2005. Parallèlement à sa carrière de chanteuse, elle poursuit présentement une formation à distance en psychologie à l’Université du Québec.

Dans sa jeunesse, elle s’imaginait devenir agente de relations publiques ou encore journaliste. «J’ai longtemps hésité à choisir la vie d’artiste.» La bohème, elle y a goûté! «J’ai baigné dans la musique et les tournées toute mon enfance. Je voulais avoir un plan B au cas où ça ne fonctionnerait pas.»

Pendant ses études à l’UdeM, elle joue du piano quatre soirs par semaine au Stash Café, un restaurant polonais que des vedettes américaines comme Robert Downey Jr. et Leonardo DiCaprio fréquentent quand elles sont de passage à Montréal. «C’est là que j’ai vraiment attrapé le virus du métier, relate-t-elle. Les gens mangeaient et parlaient, mais, moi, je me mettais au piano comme si je montais sur les plus grandes scènes.»

Depuis, la belle aux cheveux de jais, au teint diaphane et aux grands yeux chocolat connaît une brillante carrière de pianiste et d’auteure-compositrice-interprète. Elle a su se tailler une place dans l’univers de la chanson en mariant divers styles et sons du monde : classique, cubain, brésilien, pop-jazz. Elle interprète ses pièces en français, en anglais et en espagnol. Ses deux premiers albums,Bossa Blue et La historia de Lola, qui ont été récompensés au Gala de l’ADISQ en 2007 et en 2009, lui ont valu chacun un Félix dans la catégorie Musiques du monde. Havana Angels, un disque de Noël avec des arrangements cubains, est certifié or un mois seulement après son lancement en 2010.

Salut, bonjour suicide

Bref, tout semble au beau fixe pour Florence K : sa carrière, sa vie de famille avec sa fille Alice Rose, qu’elle a eue à 22 ans… Pourtant, on est loin de La mélodie du bonheur. À l’été 2011, sa souffrance intérieure culmine à un point tel que la chanteuse n’a plus d’emprise sur sa vie. «Le moment où l’on peut parler de dépression clinique, c’est lorsqu’on ne fonctionne plus, explique celle qui pensait au suicide. Ça s’est produit cet été-là. La rupture que j’ai provoquée, la culpabilité qui s’en est suivie et le sentiment de ne pas pouvoir réaliser mon rêve familial m’ont enlevé toute estime de moi. Je ne dormais plus. Rapidement, je suis passée de l’angoisse à l’anxiété, puis de la paranoïa à la psychose.»

La veille de son passage à l’émission matinale de TVA Salut, Bonjour!, elle se taillade les veines. «Je me suis coupée avec des rasoirs, mais j’ai arrêté avant que ça devienne trop grave. Ça m’a fait plonger davantage : je n’étais même pas capable de me suicider pour vrai.»

En janvier 2012, elle est admise dans un hôpital psychiatrique montréalais. Elle y restera 40 jours.

Renaissance

Puis, la vie a repris son cours. À peine sortie de l’hôpital, elle remonte sur scène au Centre Segal. Trop rapidement? «J’avais besoin de me prouver que je pouvais encore chanter devant un public.»

En 2013, elle lance I’m Leaving You, un disque touchant qui «dépeint toutes les couleurs de l’amour» et dans lequel Florence K se révèle. Elle y parle notamment de sa rupture amoureuse, mais aussi de passion, d’espoir, d’attente… Résultat? L’album, créé en grande partie à Los Angeles en collaboration avec le réalisateur Larry Klein, reconnu pour avoir travaillé aux côtés des Joni Mitchell et Melody Gardot, est empreint à la fois de nostalgie et d’humour. Par exemple, dans la pièce rythmée «You’re Breaking My Heart», l’objet de désir est comparé à une drogue. La composition «I Like You As a Friend» renvoie à toutes ces excuses qu’on trouve pour faire comprendre à un prétendant «Tu es très gentil, mais…».

En entrevue, toute question qui lui est posée est considérée avec attention et la réponse est précédée d’un petit silence. Ainsi, son rapport au bonheur, qui n’est pas simple. «Ma mère voit la vie avec des lunettes roses; pour elle, tout est merveilleux. Je n’ai pas la même facilité au bonheur; je suis plus réaliste.» Voici une femme intelligente et franche, qui ne fait pas dans la retenue. «Florence est une personne très honnête; elle se présente comme elle est. C’est un livre ouvert qu’on prend plaisir à lire et à relire», affirme une amie de longue date, Catherine Goyette.

Le lancement de Buena Vida (Libre Expression, automne 2015), un ouvrage autobiographique où elle raconte «sa descente aux enfers et sa renaissance», crée l’évènement. Il y a si peu de gens qui osent parler de cette maladie taboue qu’est la dépression. Florence K, elle, ne s’inquiète pas de la réaction que suscitera son livre; elle l’a écrit pour elle d’abord, mais aussi pour aider les autres. «La rédaction a eu un effet thérapeutique, mais je m’en suis rendu compte seulement après l’avoir terminée. Dans ma tête, ma thérapie était faite.»

À son passage à l’émission Tout le monde en parle, en novembre dernier, elle a raconté pour la première fois publiquement ce qu’elle avait vécu. «L’adrénaline, les applaudissements et l’attention étaient pour moi une drogue. J’avais besoin de m’étourdir dans l’action… Ça m’a coûté cher, a-t-elle dit à l’animateur Guy A. Lepage. Si j’avais habité aux États-Unis et que j’avais eu un gun, je serais probablement morte.» Invité de l’émission, le romancier Dany Laferrière n’a pas tari d’éloges sur la prose de Florence K. Elle en a eu les larmes aux yeux.

Nommée par le magazine La Semaine parmi les 10 femmes qui ont touché le Québec en 2015, Florence K sait aujourd’hui qui elle est, ce qui la rend heureuse et comment s’y prendre pour le rester. Les jours où elle a des engagements, son emploi du temps est réglé comme du papier à musique. Autrement, elle savoure son quotidien… «J’aime m’occuper de ma fille et de ma demeure. J’apprends à cuisiner, je fais du yoga et je lis beaucoup. J’apprécie désormais l’ordinaire et la routine.»

L’année 2015 aura été féconde pour l’artiste. En plus de sa participation à la série de spectacles «Piaf a 100 ans», elle a enregistré un nouvel album jazz avec le chanteur Matt Dusk. Au moment de l’entrevue avec Les diplômés, Florence K se préparait à relever un autre défi : la mise en scène de la tournée «Buena Vida», qu’elle fera durant la saison estivale. À cette occasion, elle sera de retour au Festival international de jazz de Montréal, le 9 juillet, dans un concert au Théâtre du Nouveau Monde. La diva chantera son blues…