La valise de Jacob livre ses secrets

Le verso du précieux visa est signé de la main du consul : «Vu au commissariat, Hendaye, le 25 juin 40, S. Mendes.»

Le verso du précieux visa est signé de la main du consul : «Vu au commissariat, Hendaye, le 25 juin 40, S. Mendes.»

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En lisant des documents cachés depuis la Deuxième Guerre mondiale, Andrée Lotey apprend la vérité sur l'exil de son père. Un roman historique s'écrit sous ses yeux.

Lorsque Andrée Lotey ouvre une vieille valise verte trouvée dans le sous-sol de la maison familiale en 2007, c’est un pan de sa vie et de son identité qui se révèle.

En lisant les documents jaunis que le bagage renferme, elle va de surprise en surprise, passant des larmes à la joie, de l’angoisse à la fascination.

Dans les mois suivants, elle va plonger dans un roman historique aux nombreux rebondissements qui va la mener de Paris à Bordeaux puis au Portugal et enfin au Canada. Elle va découvrir l’histoire exceptionnelle d’Aristides de Sousa Mendes, un consul portugais qui, grâce à sa signature sur des visas, a sauvé la vie de milliers de personnes fuyant le régime nazi en juin 1940.

Elle va surtout éclaircir le mystère qui entoure son père, un commerçant de Paris qui avait fermé boutique après la débâcle française. Polonais d’origine juive, de son vrai nom Jacob Lotenberg, il avait gagné le Canada grâce à cette fameuse signature.

C’est pour la «protéger» que sa mère, Cécile Lambert, avait cru bon de lui cacher ses origines juives… De Jacob Lotenberg, devenu Jacques Lotey au Canada, elle garde d’excellents souvenirs. Un homme doux, attentionné et rempli d’affection pour elle et sa mère. Andrée Lotey a donc grandi comme une Québécoise sans histoire dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce de Montréal, fréquentant l’école Saint-Luc puis le cégep de Saint-Laurent avant d’entreprendre des études universitaires. «Quand j’ai appris que j’étais juive par mon père, j’ai ressenti une grande fierté. Mais, avant d’en parler autour de moi, je devais en apprendre davantage sur son parcours européen», confie-t-elle aux Diplômés.

C’est là que la petite histoire des Lotenberg rejoint la grande. L’importateur de montres avait fui Paris vers le consulat du Portugal de Bordeaux, où un diplomate atypique autorisait le départ en exil sur demande. Document capital pour franchir les douanes, le visa permettait de gagner le Portugal, d’où il était possible de faire le choix d’autres destinations. En quelques jours à peine, Aristides de Sousa Mendes a signé environ 30 000 visas. Jacob Lotenberg faisait partie d’un des derniers contingents. Il avait en main cette petite valise contenant tous ses biens.

Cécile Lambert, que son père avait épousée en secondes noces, savait que son mari avait fui la guerre, mais elle ne soupçonnait probablement pas l’ampleur de cette aventure, qui fera l’objet d’un reportage de Jean-Michel Leprince au Téléjournal de Radio-Canada en 2014. «Ma mère venait de mourir et avait laissé cette valise bien en vue. Je suis convaincue qu’elle l’a fait sciemment. C’était à moi de lever le voile sur mes origines», relate la chargée de cours et scénariste qui compte tirer un film de cette enquête personnelle.

La liste de Mendes

Le nom d’Aristides de Sousa Mendes est bien moins connu que celui de l’industriel allemand Oskar Schindler, qui a sauvé 1200 juifs des persécutions nazies durant la Deuxième Guerre mondiale et qu’un film de Steven Spielberg (La liste de Schindler) a fait connaître en 1993. Par comparaison, l’exploit du consul portugais apparaît monumental, puisque sa liste à lui aurait compté 30 000 noms, dont le tiers étaient juifs. Écoutant sa conscience plutôt que les ordres du dictateur Antonio Salazar, le «Schindler portugais», comme on l’a surnommé, a payé cher sa désobéissance, puisqu’il a été déchu de ses fonctions après la guerre et qu’il est mort dans la pauvreté la plus grande. Même les membres de sa famille ont été rayés des listes d’emplois dans la fonction publique, au point où ses fils ont dû s’exiler pour trouver du travail. L’un d’entre eux, Luis Felipe, a choisi d’émigrer au Canada. Il est devenu ingénieur et a participé aux grands chantiers de la baie James.

Dans la vieille valise verte, Andrée Lotey a trouvé le visa signé par Aristides de Sousa Mendes et de multiples documents témoignant du passé de Jacob Lotenberg. Elle a remonté à la source de plusieurs d’entre eux afin de comprendre le parcours de son père, un homme cultivé qui avait fréquenté le milieu artistique parisien de l’entre-deux-guerres. Né en Pologne, il s’était engagé à 17 ans pour défendre son pays durant la guerre de 1914-1918. Puis, le jeune homme s’était installé en France en 1932, où il avait ouvert une boutique de montres suisses. Quand les Allemands et les collaborateurs ont peint l’étoile de David sur les murs des commerces juifs, sa première femme, Bessita, et leur fille, Jacqueline, fuiront avec lui. Ils transiteront ensemble par le Portugal, mais leurs chemins se sépareront lorsqu’elles embarqueront pour le Brésil; il n’est pas autorisé à les suivre. C’est ainsi qu’il arrive au Canada en 1941.

Andrée Lotey

Crédit : Amélie Philibert

Au siècle suivant, Andrée Lotey a sonné aux portes des appartements qu’il a habités et interrogé plusieurs témoins à Paris et ailleurs. Elle a notamment découvert que son père avait côtoyé des artistes de la capitale française. Le peintre et danseur Alberto Spadolini était l’un d’eux, car il lui avait acheté plusieurs tableaux. Lui-même semblait sortir d’un roman historique. Danseur autodidacte qui enflammait les spectateurs, il avait été amant de la chanteuse et actrice Joséphine Baker, connue pour sa participation à la Résistance – elle envoyait des partitions musicales codées.

Un film sur Marc Chagall

Femme au caractère vif et enjoué, Andrée Lotey s’estime très chanceuse d’avoir pu retracer son histoire familiale et cette valise verte figure parmi les «plus beaux cadeaux» de sa vie. Mais elle n’a pas attendu cet instrument du destin pour s’intéresser aux arts et à la culture. Ses travaux l’ont menée à rédiger un scénario sur un évènement méconnu de la vie du peintre français Marc Chagall. La coproduction franco-canadienne sera tournée l’automne prochain avec un réalisateur français de renom.

L’Université de Montréal a longtemps été sa deuxième maison : elle y a d’abord étudié et aujourd’hui elle y enseigne à titre de chargée de cours en plus d’y donner des conférences. Après un baccalauréat en traduction, elle a poursuivi des études de maîtrise puis de doctorat en littérature. Sa thèse, sous la direction de Jean Cléo Godin, portait sur la musique dans l’œuvre de Jean Giono. «Je me souviens d’une étudiante qui était pleine d’idées et d’énergie, raconte le professeur retraité. Son sujet de thèse lui-même était très original. Aborder l’œuvre d’un auteur par la musique qu’il évoque, cela ne va pas de soi. Elle a brillamment relevé le défi.»

Marchant sur les pas de l’écrivain provençal, Andrée Lotey s’est liée d’amitié avec les descendants de l’homme de lettres et organisé des voyages d’études dans le sud de la France. Avec Les Belles Soirées de l’Université de Montréal, elle a guidé des groupes vers la Durance et étendu la thématique à d’autres auteurs comme Marcel Pagnol et Alphonse Daudet. Elle a enseigné à l’Université canadienne en France pendant quelques années avant de revenir à Montréal. Ses deux enfants ont suivi ses traces, puisque les arts occupent une place importante dans leur vie. Dans sa maison de Westmount, les murs sont couverts d’œuvres originales, dont certaines sont héritées de son père. Des centaines de livres d’art sont disposés dans des bibliothèques du salon, autour du piano.

On peut apercevoir sur une table le portrait d’Aristides de Sousa Mendes. Il a été réhabilité par le Portugal en 1986, plus de trois décennies après sa mort. Une fondation qui porte son nom a été créée pour honorer sa mémoire. Mme Lotey a été membre de son conseil d’administration de 2012 à 2014.

Quelques jours avant de mourir, il aurait dit à ses proches : «Je n’ai rien à vous laisser que mon nom, mais il est propre.»