Faut-il craindre l’intelligence artificielle?

Yoshua Bengio dans son centre de recherche.

Yoshua Bengio dans son centre de recherche.

Crédit : Amélie Philibert

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Le développement rapide de l’intelligence artificielle dans tous les domaines suscite certaines craintes. En entrevue, Yoshua Bengio, professeur au DIRO de l’UdeM se fait rassurant.

Le développement rapide de l’intelligence artificielle et de ses applications dans tous les domaines suscite certaines craintes.

Avec le cofondateur d’Apple Steve Wozniak, le physicien Stephen Hawking et l’homme d’affaires Elon Musk, le Montréalais Yoshua Bengio a signé en juillet 2015 une lettre ouverte demandant d’interdire les «robots tueurs», comme on surnomme les armes autonomes qui pourraient être conçues dans le futur. En entrevue, le professeur du Département d’informatique et de recherche opérationnelle se fait rassurant.

Que penser de l’usage militaire qui pourrait être fait des recherches en intelligence artificielle?

Il est vrai que l’industrie militaire investit beaucoup en recherche et développement dans le secteur de l’intelligence artificielle et il faut se montrer vigilant pour que les connaissances qui en découlent ne soient pas utilisées à des fins belliqueuses. L’usage militaire de l’intelligence artificielle, en d’autres termes, doit être balisé. Nous croyons que les États doivent travailler à ce que les armes du futur ne détournent pas l’intelligence artificielle de son premier objectif : servir l’humanité.

Et vous pensez que cela est possible?

Bien sûr. J’ai une nature optimiste. On a vu se conclure, sous l’autorité des Nations-Unies, des accords internationaux pour maintenir la paix ou limiter certains types d’armes. Il faudra rassembler des représentants de plusieurs pays prêts à s’engager dans la même voie. L’intelligence artificielle a beaucoup progressé au cours des dernières années et elle continuera de le faire dans les années à venir. Mais ce sont encore les humains qui programment les robots et l’on est très loin du jour où ces machines auront un mode de fonctionnement et des raisonnements autonomes. Ce qui se développe actuellement, ce sont des outils qui permettent de traiter d’énormes quantités de données de façon rapide et efficace. Le potentiel bénéfique est immense.

Pouvez-vous nous donner des exemples?

Quand vous parlez à votre téléphone et qu’il vous comprend, c’est l’intelligence artificielle qui est à l’œuvre. Ces systèmes ne sont pas parfaits, mais bientôt ils seront améliorés et permettront, par exemple, aux personnes âgées qui se sentent exclues de la révolution technologique d’accéder au Web par la parole. Nous pouvons également envisager des outils de traduction instantanée grâce auxquels un francophone pourrait discuter en direct avec un Chinois, chacun dans leurs langues respectives. En santé, des applications pourront bientôt décupler la capacité d’analyse des données des équipes médicales. En considérant plus d’informations relatives à un patient, sur son génome ou ses habitudes de vie notamment, et en recoupant celles-ci avec le corpus existant de connaissances, les médecins seront en mesure de poser de meilleurs diagnostics et de proposer des traitements adaptés à chaque patient. Les applications de l’intelligence artificielle sont dans tous les secteurs d’activité et c’est ce qui rend le domaine si fascinant.

Vous dirigez le plus important groupe de recherche de la planète en apprentissage profond (Deep learning) et l’une de vos études figure parmi les 10 plus importantes du monde en 2015, selon la revue française La Recherche. Vous avez mis Montréal sur la scène internationale de l’intelligence artificielle. Auriez-vous fait mieux ailleurs?

Je ne vous cacherai pas que j’ai eu des offres généreuses de l’étranger. J’ai décidé de demeurer à Montréal pour plusieurs raisons, à la fois personnelles et professionnelles. D’abord, c’est ici que j’ai grandi et que j’ai élevé ma famille. Ensuite, l’Université de Montréal m’a permis de mettre en place, dans un cadre propice, un centre de recherche aujourd’hui reconnu mondialement. Il compte près de 80 chercheurs, dont des étudiants étrangers, et il occupe une place enviable en recherche fondamentale. Cela dit, le Canada doit redoubler d’efforts pour stimuler l’activité scientifique. On perçoit d’ailleurs un changement d’attitude à cet égard à Ottawa et j’ai bon espoir que le gouvernement comblera le recul des dernières années.