«Mon chum a donné son sperme à nos amies lesbiennes!»

  • Forum
  • Le 10 mai 2016

  • Mathieu-Robert Sauvé
Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Des chercheurs font la lumière sur le phénomène des familles lesboparentales qui ont eu leurs enfants à la suite du don de sperme d’un ami.

Plusieurs centaines de chercheurs de l’Université de Montréal participent au 84e Congrès de l’Acfas, qui se tient jusqu’au 13 mai à l’Université du Québec à Montréal et qui est une célébration de la recherche en français. Forum rend compte des travaux de certains de ces chercheurs, pour qui le congrès est souvent la première expérience de communication publique.

Des hommes qui donnent leur sperme à des amies lesbiennes désireuses d’avoir des enfants, c’est une réalité au Québec. Cette pratique tout à fait légale peut se dérouler de façon harmonieuse, selon deux chercheurs en travail social qui présentent leur étude sur ce sujet au congrès de l’Acfas cette semaine.

«Honnêtement, nous n’avons pas relevé de problèmes majeurs ni chez les mères ni chez les donneurs et leurs proches, tant en ce qui a trait à la négociation de l’entente qu’à la dynamique relationnelle entre les personnes concernées», indique Kévin Lavoie, étudiant au doctorat en sciences humaines appliquées à l’Université de Montréal, à quelques jours de sa présentation.

C’est à titre d’assistant de recherche sous la direction d’Isabel Côté, professeure à l’Université du Québec en Outaouais, que M. Lavoie s’est penché sur cette question. Elle-même a déposé à l’UdeM en 2012 une thèse de doctorat remarquée en service social sur le phénomène des familles lesboparentales dont les enfants ont été conçus grâce au don de sperme d’un donneur connu. Au terme d’une série d’entrevues avec 10 couples lesbiens, avec les donneurs et leur partenaire, les chercheurs ont noté que le projet parental est le fruit d’une longue réflexion – parfois plusieurs mois – marquée par un dialogue et une négociation soutenus. «Évidemment, la grossesse chez les lesbiennes ne peut pas être le résultat d’un accident. Les futures mères doivent donc s’entendre sur leurs motivations et sur le cadre dans lequel elles auront des enfants», explique M. Lavoie.

Depuis 2002, l’homoparentalité et la procréation assistée en clinique privée sont reconnues dans le Code civil du Québec. La nouvelle disposition concernant la concrétisation du projet parental à l’aide d’un tiers stipule que le donneur de sperme n’est pas juridiquement reconnu comme père. Les couples de lesbiennes peuvent donc avoir des enfants grâce au don de sperme d’un homme de leur entourage sans risquer de querelles juridiques, puisque ces femmes seront toutes deux légalement reconnues comme les mères de leurs enfants.

Selon Kévin Lavoie, plusieurs raisons peuvent motiver ce recours. D’abord, dans les banques de sperme canadiennes, l’anonymat des donneurs de gamètes est protégé. Un enfant qui voudrait connaître l’identité de son père dans 10 ou 20 ans ne pourrait donc pas accéder à cette information. Si cet anonymat est souhaité dans de nombreux cas, il pose des problèmes éthiques aux yeux de certaines mères. «Le fait de connaître personnellement le donneur peut faire en sorte que des femmes préfèrent cette voie pour fonder leur famille.» Pour d’autres, le choix de l’insémination artisanale est une façon de concrétiser leur projet parental sans passer par le milieu médical.

«Papa?»

Cette reconfiguration des rôles familiaux suscite tout de même des questions : quel est le rapport du géniteur avec l’enfant? avec les mères? «Cela dépend des cas, dit le doctorant. Des donneurs sont présentés comme les parrains de l’enfant et parfois comme un ami très proche de la famille. Plus rarement, on parlera du père biologique.»

Comme le mentionne le résumé de la conférence, «le dialogue semble être le garant de la cohésion entre les personnes concernées et favorise l’émergence chez le donneur d’un rôle en regard de l’enfant qui soit conforme aux attentes de toutes les parties». Les mères ont le temps de préciser ce qu’elles attendent des donneurs et ceux-ci peuvent également manifester leurs attentes. Il en est de même pour les partenaires de vie des donneurs. «Cette négociation à trois ou à quatre rejoint aussi les préoccupations qu’ont ces adultes à l’égard des besoins des enfants, formant ainsi une toile complexe de relations interpersonnelles», soulignent les auteurs.

Et quand survient une séparation? «Cela ne change pas nécessairement la dynamique des donneurs et des couples, bien que des donneurs aient pu se rapprocher des mères afin de les soutenir pendant la période de la séparation. C’est ce que nous avons constaté après avoir recueilli les témoignages de mères dont certaines ont par la suite formé une famille recomposée avec leur nouvelle conjointe.»

Ce phénomène est encore très peu étudié en sciences sociales. Les résultats de l’étude présentée à Montréal feront d’ailleurs l’objet d’une publication scientifique. Isabel Côté a rassemblé dans son précieux corpus une dizaine de couples de même sexe qu’elle suit depuis près de sept ans. Et c’est un projet de recherche qu’elle prolonge actuellement en incluant les points de vue des enfants.