Plus personne ne veut être adulte, déplore une sociologue

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  • Le 10 mai 2016

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Selon la sociologue Diane Pacom, la culture de la jeunesse établie par les babyboumeurs continue à faire des ravages, car plus personne ne veut être adulte.

Selon la sociologue Diane Pacom, la culture de la jeunesse établie par les babyboumeurs continue à faire des ravages, car plus personne ne veut être adulte.

Crédit : Thinkstock

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Selon la sociologue Diane Pacom, la culture de la jeunesse établie par les baby-boumeurs continue à faire des ravages, car plus personne ne veut être adulte.

Les certitudes sur lesquelles nos sociétés ont été édifiées s’effritent. Nos institutions sont en lambeaux et nous ignorons de quoi demain sera fait. «La formule qui définirait le mieux notre époque est la suivante : “Je doute, donc je suis”», a résumé Diane Pacom en évoquant le philosophe français René Descartes et son célèbre «Je pense, donc je suis».

Professeure de sociologie à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, Mme Pacom prenait la parole à titre de conférencière principale au deuxième colloque annuel sur le soutien à la réussite étudiante, qui avait lieu le 5 mai au pavillon Jean-Coutu de l’Université de Montréal. Le recteur, Guy Breton, et la vice-rectrice adjointe aux affaires étudiantes et aux études, Chantal Pharand, avaient précédemment insisté sur l’importance que revêt la réussite de tous les étudiants. Dans la journée, plusieurs conférenciers, dont certains associés à la Fédération des associations étudiantes du campus de l’UdeM, ont fait part de pratiques d’enseignement innovantes et fructueuses.

Intitulée Quand le boom fait face à son écho, la présentation de Mme Pacom portait sur le choc culturel engendré par la rencontre entre la génération des baby-boumeurs et celles qui lui ont succédé. Un choc qui ressemble parfois à une tragédie grecque, a dit Mme Pacom. «À l’égard des jeunes, nous ressemblons à des aveugles qui guident d’autres aveugles.»

Compter sur un mentor, c’est important

Membre de l’Observatoire Jeunes et société de l’Institut national de la recherche scientifique, Mme Pacom a fait son doctorat à l’Université de Montréal durant les années 60. «Les gens de ma génération pouvaient compter sur des mentors», a-t-elle souligné en évoquant la mémoire de son directeur de thèse, le sociologue de la Révolution tranquille Marcel Rioux, dont elle se souvient «comme d’un père».

«Or, a-t-elle ajouté, ce sont les relations interpersonnelles qui sont à la base de la réussite. Un plan favorisant la réussite des étudiants passe donc par une compréhension des différences socioculturelles qui sous-tendent les rapports intergénérationnels.»

Pour bien prendre la mesure du fossé qui nous sépare de la génération qui a atteint la majorité au tournant du millénaire, Mme Pacom a proposé une «aide imaginaire» sous forme de courtepointe. «D’un côté, a-t-elle expliqué, la courtepointe est intacte. De l’autre, on trouve le même textile, mais avec des couleurs délavées, des trous, des mailles qui ont sauté.»

La métaphore illustre les réactions des uns et des autres face aux institutions telles que la famille, la religion et l’école. «Alors que les adultes conservent la mémoire d’une société traditionnelle, les plus jeunes vivent à l’intérieur du même tissu social, mais ils n’y trouvent plus les représentations, les significations que leurs aînés y voient.»

Une société rongée par le doute

«Dites-vous bien, a tenu à rappeler la conférencière, que la majorité des jeunes qui s’inscrivent à l’université viennent de familles déconstruites, défuntes, démolies. Et personne ne me fera croire que cela n’a pas un effet sur leur réussite.»

À l’origine de ce séisme, il y a la Deuxième Guerre mondiale et les promesses non tenues d’une modernité qui s’était engagée à éliminer la violence. Dégoûtés par l’héritage des générations précédentes, les boumeurs ont procédé à une remise en question systématique des institutions. «Le problème, c’est que rien n’a été reconstruit.»

Mme Pacom a brossé le tableau d’une société contemporaine rongée par le doute et pataugeant dans une période de transition qui s’apparente au Moyen Âge. «Nous flottons entre apocalypse et renaissance», a-t-elle observé. Elle espère que, d’ici 10 ans, «des balises» auront été posées en vue de l’établissement d’une société nouvelle.

Quant à la culture de la jeunesse établie par les baby-boumeurs, elle continue à faire des ravages. «On est en train d’évacuer l’adulte de la société, a soutenu Mme Pacom. Plus personne ne veut être adulte aujourd’hui.»

Infantilisation de la société

Mais la société de consommation contribue également à nous rendre dépendants. «On nous infantilise de plus en plus en nous bombardant de messages en provenance de spécialistes de l’alimentation, de la digestion, de la psychologie. Bref, comment voulez-vous qu’un jeune fasse confiance à un adulte qui ne sait même pas comment se nourrir?»

Dans ses salles de classe, Mme Pacom observe une montée de l’individualisme qui confine à l’isolationnisme. «Je n’arrive plus à constituer un esprit communautaire. Je dois m’adresser à chacun des étudiants comme si chacun d’eux formait une île ou un pays. Et ne leur parlez pas d’un travail à deux. Ils sont méfiants : comment savoir si l’autre n’est pas un fainéant?»

Depuis quelque temps, les étudiants rechignent à lire des ouvrages en entier. «Vos collègues exigent uniquement un chapitre», font-ils savoir. Sur ce point, elle n’en démord pas : «Ne réduisons pas l’université à une école secondaire. La réussite oui, mais pas à tout prix.»

Or, ces jeunes «si fragiles» sont physiquement spectaculaires, avec des cheveux splendides, des teints radieux, des corps parfaits. «Comment vous êtes-vous débarrassés de l’acné?» leur demande Mme Pacom non sans humour. Séduite par l’enthousiasme de la jeunesse, la professeure ne songe pas à se retirer. «L’enseignement, c’est ma vie», déclare cette pédagogue qui a reçu plusieurs prix pour l’excellence de son enseignement.

Elle salue l’initiative de l’UdeM et son plan d’aide à la réussite. «Il faut bien savoir que c’est notre responsabilité d’accompagner les étudiants. Évitons cependant de les infantiliser davantage. Gardons en tête notre mission, qui consiste à former des citoyens responsables.»

Hélène de Billy

Collaboration spéciale